L’intervention militaire de la France au Mali. « Leading from the front » ou « Leading from behind » ?

Pourquoi Paris devrait s’inspirer de la stratégie du « Leading from behind » d’Obama en Libye.

« Ne jamais interrompre votre ennemi quand il fait une erreur » aurait dit un jour Napoléon Bonaparte. La France n’est pas mon ennemie, que cela soit clair. Mais l’approche avec laquelle elle construit l’intervention militaire étrangère au Mali a de quoi susciter des doutes et des interrogations. C’est l’objet de mon intervention ici sur ce blog, un texte qui n’a pas d’ailleurs la prétention d’interrompre quoi que ce soit.

La France est actuellement en première ligne, elle veut diriger en étant sur les fronts diplomatique, médiatique et militaire, « leading from the front » en anglais. Plusieurs jours avant que Bamako ne le communique officiellement, c’est d’abord le ministre français des affaires étrangères, Laurent Fabius, qui a annoncé le lundi 24 septembre à New York que le Mali avait formellement demandé une intervention militaire internationale dans le nord du pays, région contrôlée par plusieurs groupes armés et principalement d’obédience djihadiste. L’absence de souveraineté du Mali est ainsi acceptée par l’opinion comme une banale réalité, et la légitimité des institutions de Bamako ne fait plus aucune illusion sur la scène internationale. Un pays véritablement souverain n’aurait pas eu besoin d’aller exposer son cas aux Nations-Unies pour autoriser l’aide militaire de ses voisins, et ce n’est pas apparemment le cas du Mali. Par le formalisme (ou le manque de formalisme) de son approche, l’interventionnisme français participe un peu plus au délitement et à la déresponsabilisation de ce qui reste de l’Etat Malien.

Et lorsqu’on lit la récente interview du premier ministre Cheick Modibo Diarra, il y a de quoi être consterné par plusieurs aspects. Six mois après sa nomination, le PM Diarra n’a ainsi entamé aucune négociation avec les rebelles du Nord du Mali. Il dit même

« Certains pensent même qu’il faut négocier. Mais avec qui négocier ? Et pourquoi, on ne l’a pas fait jusqu’à présent ? »

Comme si c’était naturel que ce soit d’autres pays qui s’activent à résoudre les problèmes qu’il est sensé solutionner. Il continue par « Nous sommes prêts à négocier, à tout moment, avec le MNLA [Mouvement national de libération de l’Azawad]. » Qu’est-ce qui l’empêche,  à tout moment, de le faire alors depuis des mois ? La nomination de M. Diarra à ce poste de PM à ce moment de la crise ressemble fort à une erreur de casting lors de la constitution du gouvernement de Bamako.

Alors une offensive militaire, oui mais avec qui ? Sans entrer dans des aspects très techniques, quelques remarques sommaires :

  • Exceptés ceux du Niger, les soldats de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sont habitués à un climat tropical. Quel sera leur aptitude et leur comportement au combat dans le milieu aride du Sahel ? Comment va réagir le contingent togolais ou nigérian dans l’Azawad ?
  • En dehors des forces de la CEDEAO, les combattant tchadiens ont une expérience reconnue pour le combat dans des conditions similaires, mais ils ont aussi une certaine culture de la razzia qui peut donner lieu à des dépassements sur le terrain. Et d’autre part, le Tchad a des ressources financières limitées. Ndjamena demande déjà à l’ONU d’apporter une aide pour financer une unité tchadienne ayant remplacée la Mission des Nations Unies en République centrafricaine et au Tchad (MINURCAT).
  • L’armée malienne est désorientée, elle a perdu le nord au sens propre comme au sens figuré. Le coup d’Etat du capitaine Sanogo l’a profondément déstabilisée. Le moral de ses soldats devrait susciter de légitimes appréhensions.  Le massacre de Diabali,  début septembre lorsque l’armée a tué seize prédicateurs islamistes, est-il le précurseur de crimes de guerre à venir ?  Au sud,  les abus de pouvoir des militaires du camp de Kati : enlèvements, torture, disparitions…continuent. Tout cela n’augure rien de bon. Une fois dans le nord du Mali, des actes de vengeance ethnique et des exactions sur la population civile de la part de ces soldats est une éventualité à ne pas balayer de la main. La guerre propre n’existe pas encore et celle là risque d’éclabousser tout particulièrement.

Le nord du Mali, ce n’est pas la Libye. Pas ou peu de milices alliées sur le terrain, un ennemi qui n’est pas une armée conventionnelle, des adversaires portés par une idéologie totalitaire, une multitude de groupes armés : djihadistes, rebelles touareg, contrebandiers, trafiquants d’armes et de drogue… dans une sorte de zone franche de la violence. Dans le meilleur des cas, une intervention militaire extérieure « libérera » les villes et renverra les djihadistes dans une guérilla de mouvement auxquels ils sont accoutumés. L’enlisement des forces étrangères pendant plusieurs années est alors quasiment certain.

En s’affichant comme le leader de l’interventionnisme au Mali, la France prend des risques inconsidérés. Des appels au djihad seront probablement lancés pour bouter les « croisés et leurs alliés » d’une terre d’Islam, certains fanatiques iront jusqu’à dire d’une terre où la Charia intégrale s’applique déjà. Des aventuriers djihadistes viendront de la sous-région pour répondre à l’appel, avant parfois de repartir dans leurs pays d’origine et y réaliser un carnage. La dispersion de l’extrémisme à partir du nord du Mali risque de provoquer des bouleversements plus importants dans la région par rapport à la situation actuelle. Si la France prend l’initiative dans cette guerre au Sahel, si elle continue de s’afficher au premier plan, elle risque de déstabiliser indirectement plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, la Mauritanie, le Niger et même l’Algérie si jamais les djihadistes trouvent le moyen de s’attaquer aux installations pétrolières et gazières. Par manque de prudence et d’humilité, Paris risque de souffler sur les braises d’un nouveau foyer du djihad international.

Alors que faut-il faire ? Si l’attaque militaire est vraiment inéluctable, il serait judicieux que Paris s’inspire du « leading from behind » (qu’on peut traduire par « Diriger en soutien ou Diriger en support« ), la stratégie d’Obama en Libye. Une approche qui a globalement montrée son efficacité à plusieurs titres. Le maître-mot ici est la discrétion et comme le rappelle cet éditorialiste américain

« Discret ne veut pas dire peu soutenu. Les Etats-Unis ont détruit la totalité du système de défense aérienne de la Libye. Ils ont fourni plus de 70 pour cent des capacités de surveillance, de renseignement et de reconnaissance. Ils ont assuré 70 pour cent des missions de ravitaillement aérien. Ce qu’Obama n’a pas fait, c’est s’aventurer en Libye à la tête d’une armée provenant d’une coalition hétéroclite de pays participants. »

C’est précisément l’erreur que semble s’apprêter à faire François Hollande, « s’aventurer au Mali à la tête d’une armée provenant d’une coalition hétéroclite de pays participants« . Pourtant, d’autres pistes d’intervention n’ont pas été suffisamment étudiées : responsabiliser les autorités maliennes, trouver des alliés sur place et renforcer leur puissance de combat, aider les musulmans modérés qui sont prêts à se révolter contre le fanatisme, dialoguer avec les islamistes et ramener à la raison le maximum d’entre eux, rétablir la chaîne de commandement de l’armée malienne, s’assurer que les troupes de Bamako respectent les droits humains, etc…

D’autres voies sont possibles. Il n’y a pas que le paradigme militaire qui a abouti aux résultats qu’on connait sur d’autres champs similaires d’opérations.

Baki @7our Mansour

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10 commentaires pour L’intervention militaire de la France au Mali. « Leading from the front » ou « Leading from behind » ?

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  5. 7our dit :

    Un article de Paris-Match intitulé « Menace terroriste au Mali. Comment Hollande prépare sa guerre » et qui appelle à plusieurs commentaires par rapport au Post ci-dessus.

    1. Extrait:

    « Pour préparer les Français à une intervention, le ministère de la Défense a diligenté des études d’opinion. Faites avant et après l’été, elles montrent que ceux-ci sont massivement opposés à une intervention dans la région et que ni la charia ni même les otages ne justifient, à leurs yeux, d’y aller. Encore plus délicat pour l’exécutif : moins de 15 % des Français considèrent comme réelle la menace terroriste de ces groupes. Dès septembre a donc été lancée une opération de sensibilisation de l’opinion publique. »

    Cette opération médiatique a été beaucoup plus large que cela à la fin septembre 2012. Elle avait toutes les caractéristiques d’une opération menée par des Spin Doctors, vu l’ampleur et la coordination des médias impliqués, et visait l’opinion publique mondiale et pas uniquement française.

    2. Extrait:

    « Le prix à payer pour ce soutien ? Que la France ne soit pas en première ligne. Et si François Hollande est à l’initiative de la première résolution de l’Onu donnant quarante-cinq jours à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et à l’Union africaine (UA) pour arrêter un concept d’opération permettant une intervention, le pays joue désormais sa partition de manière plus discrète. « 

    Effectivement, l’Etat Français joue désormais sa partition au sein de l’orchestre de la communauté internationale d’une manière moins omniprésente.

    3. Extrait:

    « D’ici au 26 novembre, la Cedeao devra pouvoir présenter à l’Onu une nouvelle résolution, toujours sous le chapitre VII, celui du maintien de la paix, ouvrant la voie à une intervention au Mali. Et là encore, c’est la France qui officie. (..)
    Début décembre, la définition précise de l’opération sera connue. Ensuite, chaque pays dira ce qu’il est prêt à mettre : des radars, des drones, des moyens de transport, des ravitailleurs, du soutien sanitaire, des forces spéciales, des bateaux… et peut-être de l’armement léger voire lourd. Encore une fois, la France sera discrètement en première ligne. Outre l’appui des forces spéciales, déjà sur place, elle devrait participer au soutien logistique. »

    Comment être discret et en première ligne? C’est là une apparence paradoxale. Et comme dirait Hamlet: « Être, ou ne pas être, telle est la question ». L’article de Paris-Match montre quelques contradictions françaises qui perdurent par rapport à cette question.

  6. 7our dit :

    Une vidéo vient d’être publiée sur Youtube. On y voit des civils à terre. Un officier dire aux soldats de les attacher. La personne qui filme insulte les civils, de présumés Touareg. « On va vous tuer tous » répète-t-il plusieurs fois.

    S’agit-il du massacre de Diabali ? Il y a urgence d’envoyer une commission d’enquête internationale pour faire toute la lumière sur cette affaire.

  7. 7our dit :

    C’est malheureux de le constater, j’avais averti dans l’article ci-dessus du risque posé par certaines unités de l’armée malienne. Rien n’a été fait par les autorités de Bamako pour éviter que des actes de vengeance ethnique se poursuivent au Mali.

    Les soldats impliqués dans la tuerie de Diabali ont ainsi récidivé. Ils ont massacré un groupe de civils Touareg (article en arabe) et ont confisqué leurs biens. Et tant que la communauté internationale reste silencieuse, il faut désormais s’attendre à d’autres crimes du même type. Et si ce massacre a été rapporté à la presse parce que des civils ont pu s’échapper et témoigner, d’autres exactions sans témoins gênants sont plus que probables.

  8. 7our dit :

    More and more articles about the risks of a bad planned military intervention in Mali. My post was against the current of the opinion in mainstream media when they called for an urgent intervention in late September. Common sense seems to prevail these days. Excerpt :

    « Kwesi Aning, Director of Research for the Kofi Annan International Peacekeeping Center in Accra, Ghana, said ECOWAS realistically needs at least four months to get boots on the ground in Mali once it has the go-ahead from the U.N.

    The risk of acting too fast and failing, he said, is just as serious as the risk of not acting at all.

    « There are practical, technical reasons for it to take that length of time to put a credible force of 3,000 on the ground. We don’t have combat aircraft. We don’t have the goggles against the sandstorms. We don’t have the appropriate boots and the clothing. Everything that ECOWAS troops will need in Mali will have to be requisitioned right from the start. And don’t forget that most of the countries that have pledged troops don’t have troops that are used to fighting in desert environments, » Aning said. »

    Source: http://www.voanews.com/content/mali-ecowas-military/1528496.html

  9. 7our dit :

    C’est désormais l’ambassade US de Ouagadougou qui déconseille formellement depuis le 5 octobre aux ressortissants américains tout déplacement dans le Nord du Burkina Faso.

    « The U.S. Embassy in Ouagadougou warns all U.S. citizens against traveling to the northern areas of the country, and to exercise caution when traveling to remote and border areas. You should also remain vigilant and pay attention to your surroundings at all times when traveling in Burkina Faso.

    Kidnapping remains a threat in the northern areas of the country bordering Mali and Niger. Due to ongoing security concerns in the these areas, the U.S. Embassy deems the area north of the road stretching from Djibo to Dori off-limits to official government travelers unless prior authorization for such travel is expressly given. There have been no known terrorist incidents (bombings, hijackings, or kidnappings) directed against foreigners in Burkina Faso; however, the al-Qaida in the Islamic Maghreb (AQIM) terrorist organization and their affiliates could target westerners in the porous border regions of the north, near Mali and Niger. The Sahel region of Burkina Faso is extremely remote, and the ability of the Government of Burkina Faso and the Embassy to render assistance in the event of an emergency there is limited.

    Although the U.S. government places the highest priority on the safe recovery of kidnapped U.S. citizens, it is U.S. policy not to make concessions to kidnappers. »

    https://www.osac.gov/Pages/ContentReportDetails.aspx?cid=13120&__Referrer=morning_newsletter_06_10_2012

  10. 7our dit :

    Un petit commentaire pour dire que face à la multitude d’articles de la presse française pro-guerre, pressants pour une intervention militaire « urgente » au Nord du Mali, il y a aussi quelque textes plus réfléchis comme ceux de Vincent Hugeux sur l’Express. En voici un extrait :

    « La Cedeao sera-t-elle capable de fournir cinq bataillons -soit 3 100 hommes- assez aguerris pour traquer, débusquer et déloger, en terrain aride et hostile, un ennemi mobile, familier du désert et de ses pièges, et avide à l’en croire d’en découdre? La nébuleuse salafiste, qui puise dans le vivier des jeunes désoeuvrés et attire en son sanctuaire des cohortes de volontaires négro-africains, maghrébins, arabes ou pakistanais, peut aligner 6000 combattants et supplétifs. « Les terroristes, lâche, à Bamako, un ponte du ministère de la Défense, n’ont pas peur de la mort. Or, chez nous, on ne s’engage pas sous les drapeaux pour mourir. » Autant dire que le scénario de l’enlisement -ou de l’ensablement- n’a rien de fantaisiste; même si les Touareg rescapés du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), évincés du Nord par leurs « alliés » djihadistes, voire à terme leurs cousins islamistes d’Ansar ed-Dine, peuvent un jour troquer leur ralliement contre la garantie d’une autonomie future.  »

    Source: http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/intervention-au-mali-tout-reste-a-faire_1169444.html

    Voilà, n’en déplaise à certaines ardeurs guerrières, une action militaire n’est pas assurée d’un succès facile face aux djihadistes. Mais la précipitation, avec laquelle certains voudraient lancer une offensive, est le présage d’un échec assuré.

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