Décodage de la lettre du général Toufik Mediene.

La général de corps d’armée à la retraite Mohamed Mediene dit Toufik est un intrus médiatique. Ce n’est pas moi qui le dit. C’est lui même qui l’affirme dans sa lettre publiée il y a une semaine par plusieurs médias algériens.

06122015_lesoir_toufikmediene last pics Légende : 2 photos de l’invisible général Toufik publiées récemment par la presse algérienne (lire à ce propos l’article Le voile se lève doucement sur le général Toufik Mediene).

Dans sa lettre envoyée à une sélection de journaux algériens, le général Toufik clôturait son propos par cette affirmation :

J’ose espérer que mon intrusion médiatique, même si elle constitue un précédent, ne suscite pas de commentaires qui risquent de la dévoyer et de la détourner du but recherché »

En la qualifiant d’intrusion, l’ex-chef des services secrets nous signifie qu’il intervient dans un débat public où il n’a pas vraiment à s’exprimer. A priori, l’ex-patron du DRS n’affiche pas une ambition de démarrer une carrière politique.

Relisons ensemble son texte. Sa lettre débute par une phrase qui donne le ton :

Consterné par l’annonce du verdict prononcé par le Tribunal militaire d’Oran à l’encontre du général Hassan.

L’ex-général est visiblement plus énervé qu’accablé par la condamnation de son adjoint. Sa consternation exprime qu’il ne s’attendait pas à la condamnation expresse par la justice militaire de son ancien collaborateur le général Abdelkader Aït Ouarabi dit Hassan?

Notons que la missive n’est pas une lettre ouverte au président de la république. Il n’y a nul Emile Zola en la personne du général Toufik. Pas de titre choc « J’accuse« ,  pas de titre en haut de la lettre, le titre essentiel est en bas du courrier avec la signature :

Le général de corps d’armée à la retraite Mohamed Mediene.

Et les médias s’y sont évidemment trompées en imprimant le général Toufik sort de son silence, ou le général Toufik parle. Ce qu’il n’a techniquement pas fait. Il n’a pas parlé et il n’a pas fait d’apparition publique. Il a réagi alors que des critiques commençaient à fuser dans son camp sur son silence et sa non-intervention le jour du procès. Dans son explication, il se défend d’avoir eu une attitude passive comme il l’écrit lui même :

après avoir usé de toutes les voies réglementaires et officielles, j’ai estimé qu’il est de mon devoir de faire connaître mes appréciations (sur le dossier du général Hassan) ».

Face à un mur de non-recevoir, l’ex-patron des services secrets fait en définitive appel à l’opinion publique ou de ce qu’il en reste. Mais il va le faire avec mille et une précautions. Seuls les initiés comprendront la suite.

Le général Hassan était le chef d’un service érigé par le décret agissant sous l’autorité de mon département. À ce titre, il était chargé d’une mission prioritaire avec des prérogatives lui permettant de mener des opérations en relation avec les objectifs fixés. Les activités de son service étaient suivies régulièrement dans le cadre réglementaire.

Le SCORAT (Service de coordination opérationnelle et de renseignement anti-terroriste) a été créé par décret présidentiel non publiable. La feuille de route remise au général Hassan avait tout ce qu’il y avait de plus officiel selon l’ex-chef du DRS. En filigrane, il semble souligner que s’il y avait eu un défaut de contrôle, on devrait alors logiquement pointer du doigt le travail de l’inspecteur général des services secrets. Or ce dernier n’a visiblement pas été inquiété dans cette affaire.

En ce qui concerne l’opération qui lui a valu (au général Hassan) l’accusation d’ « infraction aux consignes générales », j’affirme qu’il a traité ce dossier dans le respect des normes et en rendant compte aux moments opportuns. Après les résultats probants qui ont sanctionné la première phase de l’opération, je l’ai félicité –lui et ses collaborateurs – et encouragé à exploiter toutes les opportunités offertes par ce succès. Il a géré ce dossier dans les règles, en respectant le Code de travail et les spécificités qui exigent un enchaînement opérationnel vivement recommandé dans le cas d’espèce.

Le général noie ici le lecteur dans un langage bureaucratique où chaque terme a son importance.  Un cas d’espèce est cas particulier. Le cas de figure à laquelle on ne peut pas forcément appliquer la règle générale. En d’autres termes, le général Hassan avait entamé une opération qui sortait de l’ordinaire. Ce qui contraste avec ce qui est affirmé juste avant. Car on ne sait pas si le « code de travail » et les « normes » mentionnées sont des instructions verbales, écrites, universellement admises dans l’institution ou implicitement connues d’une partie des hauts responsables du DRS. Toufik Mediene confirme qu’il y a eu une première phase réussie et une deuxième phase qui a été passablement entravée. Et il mentionne les collaborateurs dont on ignore tout. Ont-ils été relevés de leurs fonctions et mis à la retraite ? Sont-ils toujours en place ? La responsabilité est-elle uniquement individuelle et ne concerne que leur chef Hassan ?

Le général Hassan s’est entièrement consacré à sa mission. Il a dirigé de nombreuses opérations qui ont contribué à la sécurité des citoyens et des institutions de la République. Sa loyauté et son honnêteté professionnelle ne peuvent être mises en cause. Il fait partie de cette catégorie de cadres capables d’apporter le plus transcendant aux institutions qu’ils servent.

L’ex-patron des services de renseignement défend directement son adjoint. Mais il ne met pas en avant les qualificatifs de compétence, d’esprit de perspicacité ou d’intelligence. Ce qui prime est d’abord la loyauté. Peut-être est-ce ainsi qu’il choisissait ses plus proches collaborateurs. La loyauté avant la compétence. Quant au transcendant, il pourrait s’agir d’un euphémisme pour désigner des dépassements. Le général Hassan est à priori condamné à 5 ans  pour « infraction aux consignes générales ». Son ex-patron nous signifie peut-être qu’il a parfois excellé dans son domaine en sortant des sentiers battus de la feuille de route. Il serait même une sorte de tête brûlée ou un cowboy selon certains articles de la presse algérienne.

Au-delà des questionnements légitimes que cette affaire peut susciter, le plus urgent, aujourd’hui, est de réparer une injustice qui touche un officier qui a servi le pays avec passion, et de laver l’honneur des hommes qui, tout comme lui, se sont entièrement dévoués à la défense de l’Algérie.

Le général Toufik s’estime avec raison sali par cette condamnation. Il veut laver l’honneur des personnes touchées de près ou de loin par cette affaire. L’ex-chef des services sait très bien que la justice algérienne est aux ordres depuis des lustres. Il a activement participé à cet asservissement. Il ne propose pas aujourd’hui une réforme d’une institution pour pallier à des injustices multiformes. Non, il veut juste le renversement d’une décision d’un tribunal militaire à travers un bras de fer médiatique. Tout cela ressemble fort à une affaire de Nif, une question de fierté et de place sur l’échiquier.

Les médias ont traité abondamment cette affaire en faisant preuve de beaucoup d’à-propos, malgré l’absence d’éléments d’appréciation officiels. J’ose espérer que mon intrusion médiatique, même si elle constitue un précédent, ne suscite pas de commentaires qui risquent de la dévoyer et de la détourner du but recherché.

Message subliminal pour dire aux journalistes engagés que leur action circonstanciée de soutien au général Hassan est tout à fait appropriée. Une sorte d’encouragement aux troupes médiatiques.

Au delà de l’affaire du général Hassan. Au delà de l’évolution du DRS et de son ancienne direction, ce qui intéresse votre serviteur n’est pas l’actualité judiciaire ou les escarmouches à travers la presse. Depuis 25 ans, le général Mohamed Mediene dit Toufik a été un acteur politique de premier plan en Algérie. Le peuple algérien a été mis dans l’ignorance sur ce plan là. Ces dernières années, ce blog vous a éclairé sur le conflit entre différents pôles au cœur du pouvoir. Cette lutte se poursuit entre le pouvoir visible et les ramifications de l’ex-direction du DRS. Les détracteurs du général Toufik disent désormais que l’ex-DRS était à la tête d’un pouvoir parallèle, une formulation en lieu et place d’état profond ou d’état parallèle. A leurs yeux, son pouvoir parallèle temporel est en cours d’éviction.

Il faut finalement se demander ce qu’est ce « but recherché » qui clôture la lettre. A priori, pour le général Toufik, c’est uniquement la libération d’Abdelkader Aït Ouarabi dont il s’agit. Pourtant ce n’est pas le seul point d’accrochage dans la reconfiguration en cours.

Baki @7our Mansour

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4 commentaires pour Décodage de la lettre du général Toufik Mediene.

  1. Merci pour le petit détail et le respect que vous nous portez, Le peuple algérien a été mis dans l’ignorance sur ce plan là. ce que vous écrivez est très impressionnant.

    • 7our dit :

      Merci pour cet échange, ça me pousse à écrire prochainement sur ce sujet même si on sait à l’avance que cela ne va pas passionner beaucoup de lecteurs.

  2. Petit détail :
    Extrait de l’article de Mohamed Benchikou : Limogeage de Toufik : mensonges et vérités (première partie)
    6 Décembre 2015
    Devant le juge du pôle financier du tribunal d’Alger et devant les enquêteurs du DRS, certains cadres ont accusé l’ancien ministre de l’Energie d’avoir élaboré la loi sur les hydrocarbures, en 2000 sous la dictée des grands groupes de la pègre pétrolière internationale. Le rédacteur de cette loi ne serait autre que Bob Pleasant, «le juriste» américain que Chakib Khelil a recruté au ministère de l’Energie et des Mines dès son installation à ce département avec l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir en 1999. Cet homme, qui aurait travaillé à la Banque mondiale, a contribué à l’élaboration de plusieurs textes de loi durant «le règne» de Chakib au ministère de l’Energie. Des personnes interrogées par les enquêteurs ont déclaré que Bob Pleasant aurait reçu la somme de 2 millions de dollars pour «confectionner» la fameuse loi sur les hydrocarbures qui autorise un pillage en règle du sous-sol algérien par les majors anglo-saxons moyennant quelques dividendes accordés à leurs amis algériens. Cette dernière n’ayant pas fait l’unanimité au sein du clan lui-même, en raison de son caractère outrageusement capitulard, a été retirée par souci tactique. Bouteflika attendra sa réélection en 2004 pour faire adopter la loi, profitant d’un nouveau rapport de forces favorable.

    • 7our dit :

      ça me semble hors-sujet par rapport à l’article ici. La théorie de benchicou ne tient pas vraiment la route, il y a d’autres considérations à la chute de Toufik. Et il faut rappeler que celui qui s’était élevé en conseil des ministres contre la loi Khelil est Yazid Zerhouni… pas vraiment l’ami de Toufik.

      ___________

      Ma première réponse était un peu rapide, alors je vais détailler plus ici. Le nom de Khelil a été utilisé dans beaucoup de polémiques. Cela mérite tout un article, mais je ne suis pas sûr que beaucoup d’algériens soient réceptifs à des arguments rationnels lorsqu’il s’agit de l’ancien ministre. En résumé, le secteur des hydrocarbures a-t-il besoin oui ou non d’une forme de libéralisation pour permettre l’exploitation de ressources qui nécessitent un investissement important ? Khelil a agi en ce sens, l’état algérien a fait un pas en avant et 2 pas en arrière, et la situation de 2015 ne ressemble plus à celle de 2005. Les grandes compagnies internationales ne se bousculent plus car l’Algérie a perdue sa réputation dans ce retour de situation.

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