De quoi Bentalha est-il le nom ? Du devoir d’amnésie des algériens.

Il y a quinze ans, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997, l’un des plus effroyables massacres de la guerre civile algérienne a eu lieu à Bentalha, à proximité d’Alger. Le décompte officiel initial des autorités était de 85 personnes sauvagement assassinées. D’autres sources internationales ont plus tard donné un bilan compris entre 200 et 400 morts. Tuerie emblématique, tristement connue dans le monde entier suite au cliché photographique intitulé « la Madone de Bentalha« , celui d’une femme en pleurs qui vient tout juste de découvrir l’assassinat de ses proches.

Une constatation en ce 23 septembre 2012, aucun des principaux journaux d’Alger ne rappelle cet évènement. Comme si une amnésie collective s’était abattue sur eux, c’est le reflet significatif d’un atavisme socio-culturel résumé par le dicton populaire « ألي فات مات : Li fat mat« , ce qui est passé est mort.

Pour la plupart des algériens, il faut juste oublier pour vivre. Une démarche que la psychanalyse explique par un mécanisme post-traumatique de défense contre le stress ou contre l’angoisse de souvenirs douloureux. Les algériens veulent vivre, profiter du moment présent et oublier ces faits troublants et irritants d’un passé récent. L’opinion publique, telle que perçue à travers des déclarations ou commentaires sur internet, semble ne pas croire à la version officielle de la tuerie, et penche plus pour la théorie de dérives de certains services de l’armée dans le massacre de Bentalha. Certains en profitent pour blanchir les djihadistes du GIA de toute dérive takfiriste, et utilisent l’expression « Généraux Bentalha » pour stigmatiser les décideurs militaires éradicateurs. Et depuis la Loi sur la concorde civile de Bouteflika, il est même exigé de chacun et de chacune de tourner la page. Accuser quelqu’un d’avoir fait un crime de sang pendant cette période de la « tragédie nationale » est désormais interdit, sous peine de poursuites judiciaires. Le passé flou et le présent opaque se télescopent ainsi.

Cette question de la mémoire en Algérie est indissociablement liée à celle de la légitimité du régime. Les médias publics usent et abusent de l’expression « devoir de mémoire » lorsqu’il s’agit d’effacer par contraste médiatique certains pans entiers de l’histoire du pays. Ainsi, dés le début du mois d’octobre 2011, la TV algérienne a largement abordé dans ses journaux télévisés la célébration de l’anniversaire de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, manifestation brutalement réprimée par les services de police sous les ordres du préfet Papon. Un bombardement médiatique intensif pendant 2 semaines alors qu’en parallèle les évènements du 5 octobre 1988 étaient remarquablement ignorées. Le « devoir de mémoire » tel que martelé par le présentateur TV ressemblait fort à un « devoir d’amnésie sélective« .

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que cette exigence d’oubli est à l’oeuvre. Qui se souvient en Algérie du massacre de Melouza le 28 mai 1957 ? Plus de 300 algériens d’un village pro-Messali assassinés par des katibas de Mohammedi Said. Dans l’un des rares documentaires sur le sujet, une vidéo d’une chaîne française réalisée au début des années 90, l’ancien SS pendant le second conflit mondial, ex-Colonel ALN pendant la guerre d’indépendance, devenu ensuite membre du FIS, Mohammedi Said justifiait le massacre de Melouza au nom de la lutte contre les traîtres.

« Le premier ennemi était le traître, pas le soldat français »

disait Mohammedi Said. Une pensée à l’oeuvre lorsque le GIA versera dans le takfirisme, soutenu par des fetwas criminelles comme celle de l’imam Abou Qatada, rendant licite l’assassinat des enfants et des femmes.  Leur premier ennemi était le civil qui ne les soutenait plus ou pire qui collaborait avec les autorités, pas le soldat de l’armée régulière. Beaucoup reste à dire sur ces similitudes.

Melouza, le nom d’une amnésie rarement battue en brèche. A ma connaissance, le seul intellectuel algérien à avoir abordé la tuerie de Melouza est Anouar Benmalek (à ne pas confondre avec Anwar Malek). Dans cette interview, il dit

« L’Algérie est d’abord prisonnière du mensonge : mensonge de l’histoire, mensonge du présent qui tricotent allégrement, l’un aidant l’autre, les mensonges du futur. »

Oublier le passé, c’est se mentir à soi même. Car le passé n’est jamais mort, et tant que le traumatisme n’a pas été traité sur le plan mémoriel, le fanatisme restera une maladie chronique qui reviendra hanter le pays et rendra ainsi impossible la construction d’un avenir apaisé.

Nombreux sont d’ailleurs les algériens qui pensent que des troubles sanglants vont se produire dès que les caisses de l’Etat seront moins fournies, au vu de tous les problèmes que vit déjà l’Algérie alors qu’elle est paradoxalement dans une configuration financière florissante, grâce aux revenus des hydrocarbures. Un signe qui ne trompe pas, les classes aisée et moyenne qui choisissent d’investir dans d’autres pays, et préfèrent ainsi se mettre à l’abri. Ceux là n’ont pas oublié ce qui s’est passé et ils préfèrent vivre ailleurs que d’attendre une improbable thérapie collective contre la violence basée sur l’expérience mémorielle. Un peuple sans mémoire est malheureusement appelé à reproduire les mêmes erreurs.

Baki @7our Mansour

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2 commentaires pour De quoi Bentalha est-il le nom ? Du devoir d’amnésie des algériens.

  1. 7our dit :

    21 septembre 2013: Propos de Abderrahmane Belayat, ex-coordonnateur du bureau politique du FLN. Esprit tordu et révisionniste de l’histoire de l’Algérie.

    C’est la logique du parti unique. Nous assumons, moi personnellement, j’assume tout ce qui a été fait sauf l’assassinat de personnes. Moralement, le parti ne peut pas endosser ça. Car il s’agit là d’acte personnel. De 54 à 62, c’est une logique de guerre. Que ceci plaise ou pas, Melouza ou pas Melouza, l’histoire jugera.

    Journaliste – Pourquoi parlez-vous spécialement de Melouza ?

    Parce que les Français sont venus massacrer les villageois et ensuite mettre ce massacre sur le compte des luttes FLN-MNA. C’était un piège. Donc tout ce que le FLN a fait, il l’assume politiquement.

    Un massacre reconnu par le Chef de la Wilaya 3 du FLN-ALN de l’époque, Mohamedi Saïd, et qui n’est pas assumé par un dirigeant important du FLN en 2013. Un spécimen d’esprit tordu dans la nomenclatura algérienne.

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