Ces médias algériens qui soufflent sur les braises de la guerre civile.

Un article du journal Echourouk d’aujourd’hui s’attaque violemment à la presse algérienne francophone. Signé du nom de Habib Rachidine,  le texte est intitulé « La presse al-Moufarnasa en Algérie: Je suis Charlie. On combattra jusqu’à la mort en défendant ceux qui ont sali le prophète. » En somme, un appel à l’apostasie de tous ceux qui ne partagent pas les opinions des islamistes purs et durs.

hamadache

Cette polémique d’Echourouk est dans la suite sombre d’un autre événement. C’était avant les attaques à Paris de ce début janvier, et avant les manifestations publiques qui les ont suivies. Il s’agit de l’appel au meurtre du journaliste-écrivain Kamel Daoud par le salafiste impénitent Abdelfattah Hamadache. Des propos complaisamment relayés par les chaines TV Ennahar et Echourouk.

En langue arabe, Moufarnas veut dire francisé, francophone, francophile. Mais dans la dialectique algérienne de ceux qui aiment utilisent ce terme, c’est surtout un vecteur de stigmatisation des occidentalisés, dénoncés comme traîtres à la culture fondamentaliste, régulièrement insultés de fils de la France, d’enfants de harkis dans les rouages de la société et de l’état, quand ce ce n’est pas de cinquième colonne sioniste. Le terme Moufarnas n’est pas innocent et va bien plus loin que la simple francophobie. En voici une illustration, ce même article d’Echorouk villipende le fait que le journal Liberté ait invité à son forum le journaliste Hmida Layachi. C’est pourtant un journaliste arabophone, dont les journaux ont été interdits en 2014 pour insuffisance de revenus publicitaires. Moufarnas à leurs yeux, comme d’autres journaux arabophones qui ne partagent pas la doctrine de régression islamo-conservatrice.

En fait, l’attaque sur les Moufarnas n’est qu’une opération vulgaire de délégitimation des intellectuels libéraux – quelle que soit leur langue d’usage professionnel – et de ceux qui pensent que l’avenir  et le progrès du monde islamique n’est pas forcément synonyme de décapitations à répétition de l’état islamique et d’autres crimes abominables. Tout anti-fondamentaliste est un traître aux yeux des terroristes en herbe.

Voici un extrait révélateur de l’article d’Echourouk:

On se permet de rappeler aux « collègues de la presse française » que la liberté d’expression dans l’église (sic) démocratique est indivisible, et que nos collègues n’ont pas eu un passé honorable sur le champ de bataille en faveur de la liberté d’expression et de la liberté de la presse, ils ont regardé passivement le massacre perpétré par les gouvernements éradicateurs pendant la décennie rouge contre dix titres paraissant en langue arabe, égorgés en quelques mois de  « Algérie al-Yaoum » à l’hebdomadaire satirique « al-Sah-Afa » (« La vérité-Fléau ») en passant par « Barid al-Charq » et « Echorouk », etc.

Le journaliste reproche hypocritement à d’autres ce qu’il ne s’applique pas à lui même. Il omet d’indiquer que la censure s’était abattue sur des titres francophones. Il n’a aucun mot pour les journalistes et intellectuels laïcs assassinés par les terroristes. Et par le choix des mots, il accuse en filigrane les services de sécurité des massacres des années 90. Il opère de façon subliminale un blanchiment des crimes des fanatiques islamistes.

Pourquoi maintenant? Pourquoi cet accès de fureur du journal d’Echourouk? C’est sûrement lié aux propos de Ghaleb Bencheikh. Invité à une conférence au Forum du journal Liberté, le courageux philosophe et théologien libéral a martelé

“Le fondamentalisme n’est que le culte sans la culture, la religiosité sans la spiritualité, c’est une forme de fanatisme, c’est une croyance sans la connaissance.”

Réagissant à l’affaire des caricatures du journal satirique Charlie-Hebdo, il condamnait certains slogans entendus lors de la manifestation du vendredi 16 janvier à Alger:

« je ne comprends pas cette hystérie qui agite mes coreligionnaires autour de la figure du Prophète. Ils veulent venger son honneur alors qu’ils l’ont trahi. Si l’on est convaincu par sa foi grâce à une véritable connaissance de la religion,  cela ne vous atteint pas. »

Le journal Echourouk persiste à dire qu’aucun slogan extrémiste n’a été prononcé lors des manifestations de dénonciation des caricatures à Alger. Il accuse même de manipulation les journalistes francophones. Alors pour rappel, voici quelques dépassements verbaux que tout un chacun peut entendre sur les vidéos accessibles sur Youtube. Il y a eu des « Kouachi Chouhadas! » (Les frères Kouachi sont des martyrs), des « Djeich, Chaâb, mâak ya Daich » (Armée et Peuple avec l’Etat Islamique en Irak et Syrie), des « Chaâb yourid el Dawla Islamiya » (Le peuple veut un état islamique), des « Djeich Mohammad sayaoud! Khaïbar! Khaïbar! » (L’armée de Mohammed reviendra! Khaïbar étant le nom d’une bataille du prophète contre une tribu juive) et autres slogans favoris du FIS des années 90.

Echourouk n’a rien vu, rien entendu. Et pourtant, même le ministre des Affaires religieuses Mohamed Aïssa a estimé que « les dérives constatées dans les réactions de colère en Algérie ne relèvent pas de l’éthique ni de la déontologie des Algériens« . Le membre du gouvernement a critiqué les médias irresponsables: « C’est l’audimat qui est visé et on pousse à l’extrême sans faire attention aux incidences des propos des uns sur les autres. » Et réaction assez tardive  en ce qui concerne l’affaire Kamel Daoud: « Personne n’a le droit d’excommunier un Algérien. »

SAWS

Ironie du sort, après avoir jeté de l’huile sur le feu, après avoir incité les algériens à manifester avec colère, le journal Echorouk a affiché cet onglet sur son site internet. On y lit « Non à la calomnie des prophètes, Non au terrorisme, Moi je suis (au sens de suivre) Mohammed SAWS. »

Tardif et ironique, car cela accompagnait l’article sur la stigmatisation des intellectuels Moufarnas. Attitude irresponsable un jour, comportement irresponsable pour toujours.

Et pourquoi réagir à cet article d’Echourouk? Il s’agit de la publication la plus lue en Algérie. L’un des médias les plus influents. Une critique nécessaire de ce que certains réduisent à un torchon. A notre époque troublée, il faudrait contrer tout dépassement. Autrement, on laisserait la voie libre à la furie criminelle, et accepter la reprise d’un feu mal éteint, celui de la guerre civile. Ou comme le dit si bien Ghaleb Bencheikh:

“Bref, de démissions en démissions, de régressions en régressions, d’abdications en abdications, on se retrouve aujourd’hui dans une situation où malheureusement, on récolte les fruits amers d’une religiosité infantilisante et culpabilisante, d’une crétinisation des esprits… Petit à petit, on s’est retrouvé face à des monstres. Je le dis comme un homme révolté mais d’une révolte froide.»

Baki @7our Mansour

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3 commentaires pour Ces médias algériens qui soufflent sur les braises de la guerre civile.

  1. Yassine dit :

    Bonjour, je vous écris de France, étant franco algérien, c’est à dire né en France de parents algériens; ce qui m’ennuie dans votre article, c’est que vous semblez associer « presse arabophone » et fondamentalisme, francophonie et progressisme. Je suis profondément peiné de voir , quand je visite l’Algérie à quel point la langue arabe est dévalorisée. J’ai honte quand je suis en visite au Moyen Orient d’entendre tous ces gens s’étonner que dans notre pays, des décennies après la libération nationale, la langue arabe soit si peu valorisée: entre ces gens qui sont incapables de dire une seule phrase en arabe sans mots français -à commencer par les hommes politiques, les premiers à jouer la carte nationaliste, quelle honte!-, cet enseignement supérieur qui réduit l’arabe à l’enseignement religieux, en faisant une langue passéiste et non de progrès. Je ne suis pas contre le français, je serai mal placé étant de langue maternelle française (mais je suis d’avis de lui donner sa vraie place: celle d’une langue riche, mais d’une langue étrangère en aucune façon à mettre sur le même plan, ou pire à un statut plus valorisé, que l’arabe). Mais je suis profondément attaché à la langue arabe, un aspect essentiel de notre culture. Et votre façon d’opposer ainsi arabophones et francophones en dressant une frontière quasi civilisationnelle donne du poids à ceux qui veulent réduire et abaisser notre belle langue à un véhicule de la pensée fondamentaliste. (et c’est exactement ce que beaucoup ici, en France s’attachent à prétendre: que la langue française aurait des vertus civilisatrices : c’est terrible que des Algériens puissent défendre cette posture).

    • 7our dit :

      Où lisez vous dans mon article une telle séparation manichéenne ? Je suis un lecteur régulier de la presse arabophone et je sais qu’elle est diversifiée. Mais les plus gros tirages comme les journaux echorouk et ennahar violent régulièrement les minimas déontologiques et poussent à l’affrontement. Les évènement de Ghardaia ne sont pas entre des arabophones et ded francophones! Ça n’a rien à voir avec la lecture que vous faites de mon article.

      En Algérie, d’autres arabophones sont des cibles de ces vecteurs de propagande car n’étant pas dans la même mouvance idéologique. Relisez bien mon article. Votre interprétation clivante est infondée.

      D’autre part, la place de la langue arabe dans l’enseignement supérieur n’est pas limitée aux filières religieuses.

      Enfin, il faudrait arrêter avec ce complexe d’infériorité vis à vis des orientaux. Leur langue arabe est remplie de mots anglais et d’autres emprunts… ce complexe d’infériorité culturelle est une autre facette de l’éternel problème algérien, celui d’être colonisable.

  2. Redouane Lambda dit :

    Cher monsieur Baki,vous accusez le journaliste et chroniqueur Habib Rachdine de faire le contraire de ce qu’il prêche en ne dénonçant pas les assassinats de journalistes par les terroristes dans les années 90.Je ne sais pas si c’est par ignorance ou simplement par incapacité à répondre sur le fond à la question très pertinente qu’il soulève:l’attachement très sélectif de le presse francophone et plus généralement des milieux que vous appelez « libéraux » à la liberté d’expression.
    Habib Rachdine est un journaliste qui a fondé en 1990 un journaliste satirique »Essah-afa » qui a eu beaucoup de succès auprès du lectorat arabophone.Malheureusement,avec le tour de vis induit par le coup d’Etat de 1992,ce journal a été l’un des tous premiers à passer à la trappe.Je me demande dans ces conditions comment Habib Rachdine aurait pu exprimer sa « solidarité » avec ses confrères assassinés du moment qu’il était lui-même privé par l’arbitraire du pouvoir en place de la tribune à par laquelle il pouvait s’exprimer?
    Vous affirmez ensuite « qu’il omet d’indiquer que la censure s’est aussi abattue sur les journaux francophones ».Vous aussi,vous omettez d’indiquer que la censure qui s’est abattue sur les journaux arabophones était d’une nature totalement différente de celle qui a frappé les journaux francophones.Le scénario était bien huilé et s’est répété plusieures fois durant les années 92,93,94 et jusqu’à 1995:Le gouvernement se réveille un bon matin et décide de mettre un peu d’ordre dans la presse.il fait suspendre d’un coup une dizaine de journaux (disons:cinq francophones et cinq arabophones).Au bout de deux ou trois semaine,et une fois que nos courageux journalistes francophones auront appris la leçon et pris connaissance des nouvelles lignes rouges à ne pas dépasser,le gouvernement dans sa grande mansuétude,prenait la décision d’autoriser de nouveau la reparution des journaux …francophones seulement,leurs homologues arabophones. étant passés définitivement à la trappe.Vous voulez une preuve de ce que j’avance?Eh bien c’est simple:je vous mets au défi de me donner le nom d’un seul journal arabophone paraissant aujourd’hui dont la création remonte au début des années 90!Aucun,ou peut-être un seul:El khabar.
    Ah!El Khabar.C’est toute une histoire ce journal.Il paraitrait que vers les années 91-92,ce journal était au bord de la faillite,mais il aurait sauvé par ……Abou Bakr Belkaid à l’époque ministre de la communication et grand représentant au sein du pouvoir de ce que vous appelez le courant « libéral » (et que j’appelle « franco-occidentalisé) qui tenait absolument à ce que qu’il considérait être « le seul journal arabophone « républicain »  » survive.Une telle situation a fait qu’à cette époque et pratiquement jusqu’au début des années 2000,quand le lecteur algérien se rendait à son kiosque,il avait le choix entre un seul journal arabophone(El Khabar) et plusieures dizaines de titres francophones ulta-éradicateurs,laicistes,anti-arabophone et pro-berbéristes(des « libéraux » quoi!).D’el Watan au Matin,en passant par Liberté et le Soir d’Algérie.Bel exemple de liberalisme n’est-ce pas!
    Ces journaux n’ont bien sûr jamais dénoncé le sort réservé à leurs confrères arabophones (trop « intégristes » et « obscurantistes » à leur goût)et même à certains de leurs confrères francophones qui ne rentraient manifestement pas dans le moule de l’hystérie ultra-éradicatrice des années 90 comme l’hebdomadaire La Nation.Je me souviens que vers 1995-1996 et quelques jours après une énième suspension arbitraire et devant le silence complice de la totalité(je ne dis pas quasi-totalité,mais totalité)des journaux de l’époque,la directrice du journal Salima Ghezali s’est vue dans l’obligation d’acheter,comme une vulgaire marque de lessive, un espace publicitaire dans la pages intérieures d’El Watan pour publier un communiqué dénonçant cette enième fait du prince.

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