10 choses à savoir sur le cinéaste René Vautier.

Un esprit libre. Un juste parmi les justes. Résistant sous l’occupation allemande alors qu’il n’était qu’adolescent, décoré de la croix de guerre à 16 ans, emprisonné à 21 ans pour le premier film français anti-colonialiste, il a filmé le maquis algérien pendant la guerre d’indépendance, milité contre la censure et la torture, un breton engagé, le cinéaste René Vautier est mort le 4 janvier dernier à l’âge de 86 ans.

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Légende: René Vautier au centre de la photo pendant le tournage de La Folle de Toujane.

Son décès a fait l’objet d’une série d’articles et de réactions, entre le traitement orienté d’une part et ce que l’on peut nommer la wikipédisation intellectuelle de l’autre.  La tendance qui consiste à reproduire les mêmes phrases et parfois les mêmes contre-vérités issues de la page Wikipedia d’une personnalité. L’un des effets de la précipitation dans l’information. Car ce qui intéresse le grand public c’est avant tout le buzz.

Notons que pour certains médias de l’hexagone, il n’était le réalisateur que d’un seul film, Avoir vingt ans dans les Aurès. Car le film avait reçu le prix de la critique internationale au festival de Cannes en 1972. Un point de vue très réducteur.

A l’instar de ce qui avait été écrit sur ce blog  lors de la disparition de Nelson Mandela (voir Mandela et l’Algérie : cinq mensonges et une révélation), le blog présente ici une liste d’observations pour donner au lecteur un autre point de vue sur le parcours de René Vautier.

1. Son premier film a été censuré en France pendant 40 ans. René Vautier n’avait que 21 ans lorsqu’il réalise Afrique 50 en 1949. A l’origine, le militant du parti communiste français avait reçu une commande de la Ligue de l’enseignement afin de faire un documentaire sur le système éducatif dans les colonies de l’Afrique Occidentale Française. Sur le terrain, au Mali et en Côte d’Ivoire, il décide de témoigner des conditions effroyables de la vie des civils et de couvrir l’exploitation des colonisés. Premier film anticolonialiste français, Afrique 50 lui vaudra un emprisonnement d’environ un an dans les geôles militaires. Et le film a été interdit en France pendant près de 40 ans. Le voici ici sous-titré en anglais.

2. Son premier film sur l’Algérie a disparu. En 1954, son film Une Nation, l’Algérie se basait sur les écrits du corps expéditionnaire de la conquête coloniale. Et notamment les archives du général Pélissier, celui qui avait lancé la pratique des « enfumades ». Ce général se vantait du massacre de 632 membres d’une même tribu dans ce qu’il avait appelé la « grotte à gaz ».

Le film sera interdit. L’une des deux copies du film a disparue, l’autre a été détruite. René Vautier sera condamné pour atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat. On lui avait reproché un commentaire prononcé dans le film « L’Algérie sera de toute façon indépendante ». Et après la fin de la colonisation, André Malraux aura cet hommage tardif « René Vautier est un Français qui a vu juste avant les autres ».

3. Il est l’un des rares cinéastes à avoir filmé les maquis de l’intérieur. Tourné pendant l’année 1957, monté en Allemagne de l’Est, Algérie en flammes  est le film qui a fait connaitre à l’opinion publique mondiale la lutte armée du peuple algérien. Et pourtant, il n’était pas le seul cinéaste étranger à travailler avec le FLN-ALN. Il y avait ainsi des cinéastes yougoslaves qui filmaient dans les bases de l’ALN en Tunisie. Mais Josip Broz Tito leur avait interdit de rentrer sur le sol algérien de peur du déclenchement d’une crise diplomatique avec la France si jamais ils étaient capturés par l’armée française. Et pas de cinéaste égyptien, marocain, tunisien… à l’intérieur des maquis algériens pour les mêmes raisons.

Le courage du breton avait suscité la rage des gradés de l’armée française. Un officier pro-Algérie Française avait même donné cette instruction «Si vous attrapez Vautier, deux balles dans le ventre pour qu’il ait le temps de se voir crever.»

4. Il a été emprisonné par le GPRA. Une fois que le montage du film Algérie en flammes est terminé au printemps 1958. René Vautier se rend au Caire, à une réunion du GPRA pour y montrer son film. Son oeuvre est bien accueillie par les responsables du FLN. Sauf qu’il est victime de sa proximité suspectée avec le dirigeant Abane Ramdane, qui lui avait été assassiné au Maroc fin 1957. Victime des luttes intestines au sein du FLN-ALN, René Vautier est alors emprisonné pendant quelques mois dans la prison FLN de Denden en Tunisie. Il a même été torturé par des membres de l’ALN comme il le raconte  dans cet entretien dans Libération,  »  j’ai été suspecté d’être un traître à la solde de l’armée française. Ils voulaient récupérer des films et des documents. Je n’ai pas parlé. Je me suis évadé, puis l’affaire a été réglée « .

En 1960, il est lavé de tout soupçon par l’ALN-FLN. René Vautier n’en tiendra aucune rigueur aux responsables qui l’avaient accusé.

5. Il a été témoin des luttes intestines entre le GPRA et l’Etat-Major. En prison, il s’était retrouvé avec certains des accusés dits du complot des colonels. Il a découvert alors les clivages idéologiques entre les différentes tendances du FLN-ALN. La lutte pour le pouvoir était déjà bien entamée en 1958.

Ces éléments sont mentionnés par le défunt réalisateur dans cet entretien vidéo avec Nasredine Guenifi.

6. Il n’avait pas la nationalité algérienne et il ne se considérait pas comme Moudjahid. Contrairement à certains propos dithyrambiques publiés ici et là (par exemple Le moudjahid René Vautier est mort: un immense artiste, un homme de grande conviction sur le huffpostmaghreb), il refusait le titre de Moudjahid. Ses arguments étaient d’une simplicité limpide. René Vautier en tant qu’athée ne se voyait pas porter un qualificatif dont la racine Jihad est d’inspiration religieuse. C’est ce que les lecteurs peuvent découvrir dans l’entretien vidéo déjà mentionné.

D’autre part, en 1957 déjà, Abane Ramdane lui avait demandé de prendre la nationalité algérienne. Et le cinéaste avait refusé. Il voulait garder toute sa liberté intellectuelle dans son travail documentaire. Et il arguait qu’il était avant tout un breton, colonisé lui aussi par la France. Rien à voir avec les propos consternants du journal El Moudjahid : « C’est en 1943, lorsqu’il s’engage à l’âge de 15 ans à peine dans la résistance contre l’occupation nazie, que René Vautier choisit d’être Algérien, et paraphe son engagement dans le combat contre le colonialisme. »

6. Le cinéaste le plus censuré en France. Il avait entamé une grève de la faim contre la censure. Le critique de cinéma Michel Boujut a dit de lui : « C’est le réalisateur qui a eu le plus de problèmes avec la censure… et qui lui a posé le plus de problèmes ». En 1973, René Vautier se révèle décisif face à l’interdiction de distribution du documentaire Octobre à Paris de René Panijel. Le film sur la sanglante répression des manifestations du 17 octobre 1961 à Paris attendait son visa d’exploitation depuis des années. Vautier a alors entamé une grève de la faim de 33 jours, à l’issue de laquelle le documentaire est finalement autorisé par les autorités à être vu par le grand public.

8. Il a filmé les témoignages accusant Jean-Marie Le Pen d’être un tortionnaire de la guerre d’Algérie. Pendant 20 ans, René Vautier filmait des victimes algériennes de la torture. En 1985, Le Pen avait attaqué les journaux Libération et le Canard enchaîné pour diffamation suite à des articles mentionnant sa participation active à la torture en Algérie. Le Pen avait montré des films anti-FLN pendant le procès, René Vautier a alors apporté à la 17e chambre correctionnelle de Paris un document de 3 heures de témoignages. Extrait de son interview :

J’avais fait un montage de trois heures de films, tous sur le même mode: un homme raconte qu’il a été torturé et reconnaît formellement Le Pen comme son tortionnaire. Ces documents ont été vus mais n’ont pas pu être pris en compte lors du procès, car la loi d’amnistie les rend caducs en interdisant de publier en France des accusations relatives à la guerre d’Algérie.

A son retour du procès, il a découvert que toutes ses archives sur le sujet avaient été détruites. Soixante heures enregistrées disparues pour toujours. Il a dit

Je n’ai jamais pu savoir qui a détruit ces films. Mais cela m’a confirmé dans une idée: la place d’un homme, dans un pays puissant, est d’être avec les plus faibles, avec «ceux d’en face».

9. Il ne se considérait pas comme le père du Cinéma Algérien. A ses yeux, il fallait rendre d’abord rendre hommage aux pionniers algériens qui étaient dans les maquis. Comme l’équipe de techniciens algériens de télévision qui avait été décimée par la bleuïte, la grande purge due à la psychose d’infiltration qui impacta fortement les maquis de l’ALN.

10. Il se voulait un témoin de son temps. Il se définissait à travers une phrase de Paul Eluard modifiée « Je filme ce que je vois, ce que je sais, ce qui est vrai. »

Le plus beau hommage à rendre à un cinéaste est de voir ses films. Le plus beau hommage à un témoin historique est d’écouter et de voir son témoignage. Que René Vautier repose en paix. Et que le souvenir de ses actes courageux nous rappelle de défendre les faibles et les défavorisés.

Baki @7our Mansour

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