L’empire DRS contre-attaque.

La crise au sommet de l’Etat algérien maintenant atteint son paroxysme. La guerre des clans se déroule désormais à terrain découvert. La situation devient presque volatile et les rumeurs se multiplient. D’un côté une offensive pro-DRS médiatique inégalée dans l’histoire de l’Algérie indépendante, de l’autre côté des signaux d’avertissements de l’état-major de l’armée allié de la présidence.

SaadaniToufik Légende: La Une de très mauvais goût du journal Le Jeune Indépendant au lendemain des propos du secrétaire général du parti du Front de Libération Nationale (FLN) Amar Saâdani demandant la démission du patron du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), le général de corps d’armée Mohamed-Lamine Mediène dit « Toufik ».

Comme rapporté sur ce blog, la bataille entre clans du pouvoir sur le partage de la rente n’est pas une situation inédite. C’est l’impossibilité d’un deal qui est à l’origine de la poussée de fièvre actuelle. Le maintien de Bouteflika à la présidence tire sa source dans le fait « qu’aucun (autre) candidat ne fait actuellement consensus dans les cercles du pouvoir algérien » (voir Présidentielle #dz2014: les jeux sont (déjà) faits). Sauf qu’en catimini certaines parties de l’Etat-DRS soutiennent déjà l’ex-premier ministre Ali Benflis. En réaction, Amar Saâdani a ciblé le DRS du général Toufik, et cela a été vécu par beaucoup comme un signal de casus belli.

En quelques jours, on est passé d’une lutte de clans de basse intensité à une offensive généralisée. Dans un climat d’ouverture de la chasse sur le secrétaire général du parti FLN et indirectement sur le clan du président Abdelaziz Bouteflika.  Retour sur quelques faits saillants des journées précédentes.

  • Dossier de la corruption : dans sa fameuse interview au site TSA, Amar Saâdani avait témérairement défendu l’ancien ministre de l’énergie Chakib Khelil. Il avait accusé le DRS d’être derrière la campagne de dénigrement en disant « On a fait éclater, soit-disant, le scandale de Sonatrach pour cibler Chakib khelil qui est l’un des cadres les plus intègres et les plus compétents de l’Algérie. » Or si le dossier dit Sonatrach 1 monté par le DRS était vide d’éléments probants, celui qui a été élaboré par les enquêteurs italiens est autrement plus consistant. Ce dossier Sonatrach 2 a donné des frissons au régime d’Alger. La sortie de l’ancien ministre de la Justice, Mohamed Charfi, intervient dans ce cadre. Il révèle l’une des premières démarches de Saâdani en tant secrétaire général du FLN fin août dernier. Il dit à travers El Watan « N’est-ce pas, si Amar, vous qui êtes venu, le jour même de votre installation à la tête du FLN, me “proposer” amicalement de préserver mon poste de ministre de la Justice en m’engageant à extirper M. Chakib Khelil de l’affaire Sonatrach 2 “comme on extirpe un cheveu d’une pâte ». Mais le même Charfi traîne lui même des casseroles dans la répression des dénonciateurs de la corruption…
  • Obliger Bouteflika à sortir de sa réserve : « Bouteflika doit parler » disent une multitude de voix, avec en arrière-pensée « Bouteflika doit partir » une fois qu’il aura évidemment dévoilé un état de santé dégradé.
  • Plaintes diverses : Le DRS ne peut pas officiellement s’exprimer. Vrai ou faux, une mystérieuse plainte aurait été déposée contre Amar Saâdani par le DRS. Et l’ancien colonel du DRS Chabane Boudemagh porte aussi l’affaire en justice. Pour marquer le coup, car qui peut prétendre que l’Algérie est un état de droit…
  • Diffamation : Les insultes pleuvent sur le secrétaire général du FLN : tambourineur, danseur du ventre, homosexuel, espion à la solde des services français, etc. Comme à son habitude, la figure de l’extrême-gauche du système Louiza Hanoune voit « la main de l’étranger ». Et même la journaliste Hadda Hezam du quotidien al-Fadjr y met du sien en révélant des propos Off. Son scoop :  « Amar Saâdani m’a dit que le 2ème mandat de Bouteflika (en 2004) a été ramené des USA par Chakib Khelil (en d’autres termes approuvé par l’hyperpuissance) » en contrepartie de la 1ère loi Khelil sur les hydrocarbures. Le message subliminal étant que Bouteflika a été soutenu par les américains, pas par le DRS qui a encadré l’élection présidentielle. Certains propos ne manquent décidément pas d’air. Tout comme la vendetta personnelle de l’auteur-journaliste Hichem Aboud contre le frère cadet du président. Il accuse Saïd Bouteflika de perversion sexuelle, d’usages de drogues, d’avoir une vie dissolue, d’être impliqué dans la corruption à grande échelle… sans présenter de preuves matérielles.
  • Blanchiment du DRS dans la manipulation interne des partis politiques : « C’est Bouteflika qui a détruit le Mouvement El Islah » dit ainsi le député islamiste Hassen Arribi. Or Arribi est membre de la Commission de la défense nationale du parlement, poste qu’il n’aurait pu occuper sans une approbation des services secrets.
  • Condamnations diverses des « accusations » de Saâdani par diverses associations. Et de dépeindre ensuite l’attitude des Bouteflikiens comme étant le signe d’un désarroi et d’une forte agitation. « On ne peut pas continuer dans cette voie » dit l’ancien ministre de la santé et ancien président de l’Assemblée populaire nationale Abdelaziz Ziari. Ce dernier estime qu’il ne faut pas laisser Bouteflika entre les mains de la mafia politico-financière. Une définition assez vague et par conséquent politiquement correcte suivant les standards locaux.
  • La meute est lâchée. Scoop d’Echorouk : Saâdani serait pour la normalisation des relations avec Israël et l’abandon de la cause palestinienne.
  • Susciter des révoltes locales contre le FLN de Saâdani. Des protestations à Khenchela lors d’un meeting du FLN. Manifestation devant les bureaux du parti  à Batna, avec un slogan inédit « FLN, DRS, UNEA (Union Nationale des Etudiants Algériens), DRS ». Une forme de mot d’ordre kitsch « nous sommes tous des DRS ».
  • etc.

A lire la presse privée et de multiples sites de la mouvance ultranationaliste, un observateur non averti pourrait croire que l’opinion qui y est exprimée est quasi-unanime. Mais ces réactions relèvent de plusieurs catégories. Certains le font par conviction, pour eux seul l’Etat-DRS est le parrain légitime du pouvoir. Il n’y a à leurs yeux qu’un seul faiseur possible de rois. D’autres interventions sont animées par la  peur. La panique que la dégradation actuelle ne débouche sur un conflit ouvert et meurtrier qui ramène les contrées algériennes aux années sombres du terrorisme à grande échelle.

Et paradoxalement, le choix manichéen « le statu quo ou le chaos » condamné par le candidat Ali Benflis dans un discours récent, c’est un mot d’ordre sécuritaire brandi par les deux parties. Les Bouteflikiens le martèlent depuis des mois, et les pro-DRS l’affirment aussi lorsqu’ils soutiennent que les services secrets doivent rester au cœur du système, et que la stabilité du pays tout entier en dépend.

Ce que révèle cette bataille psychologique, c’est que l’état-profond constitué du DRS et de ses ramifications vit très mal la perte récente d’attributions (voir la série d’articles de ce blog sur le sujet). Il garde sa capacité à nuire mais il est incapable de construire une alternative durable. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que ceux-là même qui ont poussé Liamine Zeroual à la démission en 1998 ont récemment essayé de le remettre en selle. Et que ceux qui ont piégé Ali Benflis en 2004 pourraient être tentés maintenant d’en faire leur cavalier vengeur en 2014… 

Baki @7our Mansour

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7 commentaires pour L’empire DRS contre-attaque.

  1. Omar Zioui dit :

    Mr. Toufik president vive generale toufik

  2. Ping : Les non-dits de l’ex-général Hocine Benhadid. | Un regard averti sur l'Algérie et le Monde.

  3. Sindibad dit :

    Sur les critiques de la « une » du « Jeune indépendant », je trouve que cette phrase publiée par Algérie-Focus est assez énorme : « Faut-il déduire que toute personne qui s’attaque au général Toufik est par conséquent «homosexuel», à savoir un homme qui manque de virilité, d’honneur et de dignité ? ».
    Révélateur de l’état d’esprit d’une partie de nos concitoyens. Le diable est dans les détails.

  4. Zidni Ilman dit :

    Vu la situation actuelle nous risquons d’aller vers une annulation et un report des élections pour risque de chaos, un recours de 2 ans comme sollicité déjà en tant que prolongement du mandat.
    Ainsi tout le monde applaudira et enfin l’Algérie sera sauvée comme depuis 1992.

    • 7our dit :

      Je n’ai jamais cru à la prolongation du mandat actuel. Ce serait un acte anti-constitutionnel qui serait mal vu par les pays étrangers. Et surtout, ça ne ferait que prolonger le conflit entre les divers clans. Trop destructeur…

      Dans le bras de fer entre eux, la date limite d’avril les oblige à négocier au haut niveau, même si le lobbying média continue.

      Aucun groupe n’a de candidat consensuel. Certains pro-DRS poussent Benflis pour mettre la pression, d’autres se méfient de lui.

      D’après moi, Saïd B n’est pas présidentiable, son image est ecornée, il a trop d’opposants.

      Pour le moment, il y a plusieurs scénarios possibles… cette situation mouvante est assez inédite…

  5. Zidni Ilman dit :

    Excellent! Comme à l’accoutumer vous lire détend intellectuellement, rehausse le niveau du débat, car à lire la grande majorité des Journaux en Ligne, à l’exception de quelques uns, notamment le QA, nous mène à faire usage de nos neurones.
    Ce que vous écrivez ci-dessus est l’état des lieux, quelles sont les motivations de tout ce remue ménage, nous vivons bel et bien des attaques et contre attaques, rien n’est claires et tout est contre dit!
    Et si c’est simplement une tactique commune, beaucoup se font manipulés sans se rendre comte mais que le but est simple, faire naitre de ce brouhaha une voix, une voie.
    Et si on veut mettre en avant un personnage jusque la dans l’ombre ou l’investissant d’un capital populaire de sympathie suite à des calomnie, à une infamie, si tout cela est de mettre en avant BOUTEFLIKA, mais cette fois ci SAID et non pas A.Aziz…
    Beaucoup ont promis que BOUTEFLIKA aller se présenter mais ont-ils préciser qui des deux?
    Seuls les prochains jours nous le diront.
    Ce qui me frappe dans ce personnage est qu’il est rentrer en politique à un age avancé, lui qui est un universitaire avec un haut diplôme d’intelligence artificiel, et si finalement il n’était pas un agent du DRS depuis longtemps?
    Peut-être que je délire mais il faut avouer si ce n’est pas la réalité cela fera un bon roman espion!

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