Algérie: Est-ce la fin du DRS?

Dimanche 29 septembre, le journal électronique Tout sur l’Algérie (TSA) annonce une restructuration profonde du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS). Une véritable révolution des services secrets algériens si les fuites publiées par TSA devaient se confirmer. Un découpage du DRS y est ébauché, avec un transfert de ses principales directions vers la présidence et les deux ministères de l’intérieur et de la défense.

Selon TSA:

« la Direction de la sécurité intérieure (DSI) (..) sera mise sous la tutelle du ministère de l’Intérieur et non plus de celui de la Défense. La seconde, la Direction de la documentation et de la sécurité extérieure (DDSE), sera rattachée soit à la présidence de la République, soit à l’état-major de l’ANP. La question n’a pas été tranchée, selon notre source. »

Restructuration imminente? Ce projet de restructuration du DRS ne semble en tous cas pas abouti au vu du choix de certaines nouvelles dénominations:

« la DSCA, actuellement Direction, sera promue en Département. Elle deviendra soit Département du renseignement de l’armée (DRA) soit Département central de la sécurité militaire (DCSM). »

Et comme le fait remarquer un commentaire ici, l’intégration de la DSI au ministère de l’intérieur pose le problème du transfert d’un personnel militaire (avec ses règles, statuts et grades) dans des effectifs civils de la fonction publique. Cela nécessite des aménagements législatifs dont il n’a pas été question jusqu’à présent.

Et toujours selon TSA, le dernier changement concerne la branche action militaire du DRS. Le Groupe d’Intervention Spécial (GIS). Il devrait « devrait quitter bientôt le giron du DRS pour être rattachée à l’état-major de l’ANP. »

S’agit-il d’une véritable réforme des services secrets ou d’un nouvel épisode dans le rapport de forces entre pôles du pouvoir? Pour tenter d’y voir plus clair, il faut revenir sur certaines péripéties récentes.

Lorsque le président Abdelaziz Bouteflika avait disparu de la scène publique pendant l’été dernier, de la fin juillet à la mi août (voir 10 observations sur la crise de l’été 2013 en Algérie), il y avait deux façons d’interpréter son absence. La poursuite de sa rééducation fonctionnelle ou le reflet d’un désaccord profond entre la présidence et le Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS).  A son retour sur la scène médiatique fin août, des décisions importantes ont d’abord été divulguées officieusement puis pour certaines officiellement: transfert de certaines prérogatives des services secrets à l’armée régulière, dissolution du service de police judiciaires du DRS, nouvelles nominations au sein des services (voir Le point sur la structure actuelle du DRS, première partie et deuxième partie).

La même conjoncture s’est reproduite à partir de la mis-septembre. Abdelaziz Bouteflika n’a plus été revu depuis son entretien avec le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah il y a deux semaines. L’objet de cette réunion cruciale du dimanche 15 septembre était justement la situation sécuritaire. En d’autres termes, comment régler le problème DRS.

Contrairement à ce qui a été rapporté ici et là, ce n’est pas une dégradation brutale de la santé du président qui explique son départ vers une clinique spécialisée en Suisse. Les voyages de remise en forme du président Bouteflika sont fréquents depuis plusieurs années. Par contre, le fait que ce déplacement ait été commenté est en lui même un nouveau élément significatif de la crise actuelle. Et quant au report au dernier moment du Conseil des Ministres du mercredi 25 septembre, c’est soit une décision technique soit une manœuvre politique, c’est-à-dire le reflet d’un désaccord non résolu dans l’exécutif. On en saura plus lorsque des détails émergeront de la réunion qui s’est finalement tenue dimanche.

Petit rappel de l’ambiance actuelle. Depuis début septembre, les cercles proches du DRS sont passés par plusieurs phases. D’abord la surprise face au changement de gouvernement et au remodelage de leurs services. Ensuite la virulence et la menace explicite. Une bonne illustration en sont les propos d’un général-major à la retraite, propos anonymes rapportés par le journaliste Adlène Meddi d’El Watan:

« Pour le moment, le DRS laissera faire, encouragera la politique du pire, favorisera le pourrissement de la situation pour aller jusqu’aux émeutes s’il le faut. (..) C’est la première fois depuis des années que je sens un tel manque de sérénité dans les hautes sphères. « 

Dans un pays où fomenter des émeutes est un jeu d’enfants. Une tradition qui remonte aux années 80 avec le sanglant « chahut de gamins »  d’octobre 1988. Il suffit de quelques pénuries, des coupures d’eau ou d’électricité, un fait divers dramatique…et une région du pays s’enflamme. Et l’article d’El Watan mentionné ci-dessus porte d’ailleurs un titre assez explicite, « Bouteflika-Toufik: La guerre n’a pas (encore) eu lieu. » En d’autres termes, si la ligne rouge est franchie, la guerre aura bel et bien lieu. Le pouvoir de nuisance sera libéré.

D’autres messages subsidiaires insistaient sur la stabilité du pays menacée par les décisions irréfléchies de Bouteflika. Et puis est venu une période de faux calme, où journalistes et commentateurs publics ont assuré que tout s’était déroulé dans la plus parfaite harmonie avec le DRS du général Toufik. Jusqu’à ces derniers jours où on a assisté à un nouveau pic de tension. S’agit-il d’un conflit de basse tension ou est-ce là les prémices d’un séisme conséquent dans la tectonique politique algérienne? Toujours est-il que parmi les facteurs de la discorde, il y a le soutien réel ou supposé du DRS au probable candidat à la présidence Ali Benflis.

Un éditorial a alors troublé le petit monde de la presse d’Alger, celui publié dans la revue de l’armée El Djeich. Un message de l’état-major, sous le commandement d’Ahmed Gaïd Salah. La restructuration du DRS y est présentée comme rentrant « dans le cadre du parachèvement du processus de modernisation et de professionnalisation » de l’armée. L’auteur anonyme nie tout conflit entre les pôles du pouvoir, et réitère le soutien des militaires à la politique suivie par Bouteflika. Il y a surtout cette phrase: « Le devoir de mémoire commande de faire une lecture objective de l’histoire et de veiller à ce que certaines vérités ne soient pas passées sous silence ou étouffées. » Suivez mon regard. Qui a le pouvoir de recouvrir du voile du secret les vérités du passé,  si ce n’est l’énigmatique DRS. En décodé, le chef d’état-major et nouveau vice-ministre de la défense invite le DRS et ses cercles satellites à s’adapter à la nouvelle donne. 

Est-ce la fin du DRS? Le discret et puissant Département sera-t-il partagé et réparti entre les autres pôles de sécurité? Ou s’agit-il seulement d’une épée de Damoclès brandie au-dessus de sa tête? En ce moment précis, on ne peut pas encore répondre à ces questions. Il est trop tôt pour se réjouir de la fin de l’hypertrophie des services dans l’Etat algérien. Ce qui est confirmé par contre, c’est que des décisions nominatives ont bel et bien touché des postes supérieurs au niveau des directions du DRS. Affaire à suivre…

Baki @7our Mansour

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4 commentaires pour Algérie: Est-ce la fin du DRS?

  1. Ping : Quels changements en Algérie depuis le 5 janvier 2011 ? | Un regard averti sur l'Algérie et le Monde.

  2. Farah Souames dit :

    Excellente analyse!

  3. Laalam dit :

    C une bonne analyse de la situation et la seule solution aujourd’hui est de sortir dans la rue et foutre le clan des voleurs en prison. Toufik est un homme intègre et tous le monde le sait! Ceux qui le critique ou il ne le connaissent pas assez ou ils ont des choses à se reproches!

    • 7our dit :

      Je ne connais pas le général Toufik, et je fais partie de ceux qui ne savent pas s’il est intègre ou non.
      La corruption est présente à tous les niveaux en Algérie, par quel miracle cela épargnerait le DRS? La question demeure ouverte jusqu’à preuve du contraire.
      Et puis ceux qui disent qu’ils connaissent bien le général Toufik, on veut bien les croire le jour où ils montreront une photo de lui.

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