Interview Jadaliyya: Baki @7our Mansour sur l’Algérie, le Mali et les médias sociaux

This is a French translation of my interview in Jadaliyya: Baki 7our Mansour on Algeria, Mali, and Social Media.

Jadaliyya_7our

Cet article est la traduction en français d’une interview réalisée pour Jadaliyya à la mi-janvier 2013.

Jadaliyya: Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer un blog?

@7our: J’ai commencé à twitter à la fin de l’année 2009, et mes premières véritables interventions ont eu lieu à l’occasion de ce qui a été appelée « la guerre du football » entre l’Egypte et l’Algérie. On a alors atteint un summum  dans l’utilisation politique du football de la part des 2 Etats. Après cela, les révolutions arabes ont commencées, et j’ai immédiatement soutenu les changements en Tunisie et en Egypte. La solidarité avec les peuples arabes opprimés, cela dépasse l’irritation passagère née d’évènements footballistiques.

benali

Mais Twitter a ses propres insuffisances, qui sont liées à son architecture technique et qui sont inséparables de l’utilisation en temps réel qui en est faite. D’une part, il est difficile d’accéder à ses propres tweets, et d’autre part les informations publiées peuvent se périmer très vite (le tweet affiché ci-dessus montrait un graphique sur le hashtag #Sidibouzid, avec une succession de vagues croissantes). J’ai alors senti le besoin de passer à un rythme plus continu et durable pour exprimer mes idées. En détournant un proverbe latin célèbre, « les tweets s’envolent et les articles de blogs restent« , enfin tant que le compte d’hébergement reste actif.

Jadaliyya: Quels sont les sujets et les thèmes que vous couvrez et pourquoi?

@7our: Différents thèmes couvrant aussi bien la politique algérienne que des évènements géopolitiques au Sahel, ainsi que quelques observations liées aux réseaux sociaux. En réalité, mes centres d’intérêts sont beaucoup plus diversifiés, mais je me cantonne à ces sujets pour éviter le risque de dispersion.

Pourquoi s’intéresser aux services secrets ? Parce qu’ils représentent la partie la plus importante dans les profondeurs de l’Etat. Parce que les coulisses sombres du pouvoir (informel algérien) sont plus importants que le théâtre politique offert sur les médias. Mon intérêt pour les Garagouz est assez faible. En arabe, Garagouz désigne le théâtre de marionnettes. Une bonne illustration en est donnée par ces députés, muets et inutiles, qui lèvent leurs mains au moment du vote. Ceux qui tirent les fils, les marionnettistes algériens (ceux qui animent les Garagouz) demeurent dans l’ombre, inconnus du public. Comment ne pas pas devenir curieux?

Pourquoi mon intérêt dans les mouvements jihadistes du Sahel ? Le monde arabo-musulman est secoué par une guerre idéologique depuis des décennies. Il y a d’un côté un islam pacifique, serein et tolérant, avec ses coutumes et ses traditions. Il y a de l’autre côté une branche aliénante, agressive et intolérante, de l’Islam. La principale bataille a lieu ici entre la guerre et la paix. C’est une guerre au sein de la sphère arabo-musulmane, entre les partisans de la violence et les modérés. Vous pouvez deviner qui sont ceux qui vont gagner tant que les modérés ne réagissent pas fermement aux discours et actes violents.

Pour que cela soit bien clair, je n’ai aucun problème avec les Tablighis, les Wahabbites, les Salafistes, du moment qu’ils ont un comportement pacifique. Pour moi, ils représentent une forme d’orthodoxie islamique. Et d’autres religions ont aussi des pratiquants qui choisissent de vivre leur foi d’une manière singulière.

Mais l’usage de la violence est totalement inacceptable. L’utilisation violente de l’Islam à des fins politiques doit être définitivement rejetée. Un proverbe que citait ma Grand-Mère dit que « seul celui qui a été brûlé ressent la douleur du charbon ardent. » On ne peut pas renier son propre parcours, et il est clair que ce qui s’est passé en Algérie – particulièrement dans les années 90 – affecte mon écriture sur ce sujet. Ne pas sous-estimer les extrémistes et leur idéologie totalitaire. Ne pas faire l’erreur répandue de la complaisance envers la violence – y compris le harcèlement et le discours violent. Et ne pas stigmatiser les Musulmans qui veulent vivre en paix. Voilà ma ligne de conduite sur la question.

Jadaliyya: Votre façon d’écrire a-t-elle évoluée depuis le début de votre blog?

@7our: Le blog est bilingue Français-Anglais, mais comme la plupart des lecteurs du site sont francophones, j’opte de plus en plus pour le Français, pour une question de rapidité et de facilité de rédaction. Tout blogueur écrit pour être lu et reconnu comme étant une voix respectée. J’essaie de donner un autre point de vue. On voit bien que les grands sites d’information sont guidés par leurs propres contraintes économiques. Et beaucoup de nouveaux sites d’information courent éperdument après le buzz, avec des titres racoleurs incluant les bons mots clés destinés aux robots de Google, pour récolter le maximum de visites et moissonner l’argent de la publicité. Je ne suis pas dans cette optique; j’aborde parfois des sujets tabous comme ceux des harkis, les supplétifs de l’armée française, ou ceux des disparus de la guerre civile des années 90.  Et n’ayant pas toujours le temps suffisant pour parfaire un article, je me force parfois à publier car c’est souvent un soulagement de livrer ses idées au regard public.

Jadaliyya: Dans votre article du 6 novembre sur Ansar Eddine, vous comparez les risques d’une solution militaire à la crise Malienne aux précédentes défaillances militaires lors du traitement du problème des Taliban en Afghanistan. Quels avantages pensez-vous aurait-on à poursuivre le processus de négociation avec les islamistes locaux comme Ansar Eddine, et pensez vous que le processus connaîtra des difficultés?

@7our: Malheureusement, les principaux dirigeants d’Ansar Eddine ont trahi le processus de paix à travers leur offensive sur le Sud du Mali. Ni les jihadistes locaux, ni le gouvernement malien n’étaient à la hauteur de cet urgent défi. Si la parole est aux armes dans le court terme, nul doute qu’il faudra bien un jour ou l’autre revenir à la table des négociations.

D’une manière générale, les jihadistes vivent pour faire la guerre, ce comportement est consubstantiel aux idées qui les animent. S’ils finissent par s’établir, et se mettre à construire des institutions étatiques, à respecter et leurs voisins et la légalité internationale, on ne les appelle plus alors des jihadistes. Alors, ils prennent un nom qui est le leur. L’histoire de l’Arabie Saoudite offre une très bonne illustration de cette transformation.

Il y avait un espoir que le leader Targui Iyad Ag Ghaly soit l’interlocuteur crédible pour aboutir à un rapprochement des points de vues avec Bamako. Et que dans la refondation de la république du Mali, dans un cadre fédéral tenant compte des particularismes locaux, on arrive à un compromis avec par exemple l’application d’une Sharia soft dans la région de Kidal, et ce conformément aux principes universels des droits humains. Mais je ne crois pas que cela se fera pas avec les dirigeants d’Ansar Al-Dine qui ont trahi l’engagement signé le 21 décembre à Alger, portant sur une cessation des activités hostiles. L’encre n’avait pas encore séchée qu’ils préparaient leurs véhicules tous-terrains pour la guerre. Ceux-là me semblent définitivement disqualifiés. Qui peut dire qu’ils respecteraient leur signature dans un accord futur?

La discussion avec les islamistes radicaux maliens reprendra un jour ou l’autre. Aucune vague de bombardement aérien n’éradiquera leur idéologie. Ils feront partie du paysage malien indépendamment de ce qui va se passer sur le plan militaire. Il y a quelques semaines, j’ai entendu Jean d’Amécourt, un ancien Ambassadeur de France en Afghanistan, il disait que la sortie de la crise afghane passait obligatoirement par une négociation avec les Taliban. C’était à l’occasion du dialogue inter-afghan avec des Taliban organisé au château de Chantilly près de Paris. Même si cette idée irrite certains intellectuels ayant des idées ancrées dans les certitudes du passé, la solution à la crise malienne passera par le dialogue. Qui sait, peut être que cela aura lieu aussi dans les beaux salons du Château de Chantilly.

Jadaliyya: A propos de la France et du Mali, vous avez tweeté, “comme le dit le dicton « un Etat/Pays n’a pas d’amis, seulement des intérêts. » Quels intérêts sont en jeu au Mali pour la France, et comment et pourquoi cela a-t-il débouché sur une pression française vers une solution militaire à la crise malienne?

@7ourOui, je me rappelle de ce tweet. C’était une réponse à un twitto Malien qui était très confiant quant à l’amitié entre la France et le Mali. C’est le général de Gaulle et d’autres diplomates – du Lord Palmerston au 18 ème siècle à Kissinger dans les années 1970 – qui ont prononcé cette phrase sous différentes formes.

Comme puissance internationale et en quelque sorte gendarme dans cette partie du monde, la France a une présence militaire importante dans la bande sahélo-saharienne. Désormais, cette région risque d’être l’objet d’une nouvelle série de la théorie des dominos. Un Mali aux mains de jihadistes est un grand risque pour ses voisins, particulièrement la Mauritanie et le Niger. S’ils ne sont pas arrêtés et vaincus, les combattants du jihadisme international se seraient lancés à l’assaut d’un autre pays tôt ou tard. Le feu se serait fatalement propagé ailleurs. Le plus tôt le feu est sous contrôle, le mieux c’est.

Pour ce qui est des intérêts français. La partie visible est la société Areva. Elle exploite des mines d’uranium au Niger voisin, un minerai qui est ensuite transporté vers le port de Cotonou au Bénin, et qui une fois traité (en France) sert de combustible nucléaire dans les centrales électriques. Pour la partie invisible, on ne connait pas le potentiel de la région en terres rares, en hydrocarbures, en métaux précieux et autres ressources. Et surtout, il ne faut pas oublier la dimension géostratégique de la région. Un exemple, un projet de Gazoduc reliant le Nigéria à l’Europe à travers le Niger et l’Algérie a été reporté à des jours meilleurs. Je tiens cependant à moduler quelque peu l’aspect trop matérialiste du terme « intérêts« . Dans le monde interconnecté d’aujourd’hui, ce qui se passe à Gao ou Kidal peut avoir des conséquences à New York, Paris ou Alger.

« Un Etat n’a pas d’amis, seulement des intérêts. » L’amitié relève du champ émotionnel et irrationnel, alors que les intérêts sont des éléments du champ rationnel. Heureusement que tous les anciens « amis » de Kadhafi ne se soient pas impliqués à ses côtés lors du conflit Libyen. D’une certain façon, le futur est beaucoup plus prévisible et la vie des nations est beaucoup plus confortable en sachant que les intérêts l’emportent sur l’émotionnel.

Jadaliyya: Dans un autre article du blog, vous écrivez “Le progrès ne s’importe pas par containers” vers l’Algérie. Quelles sont les démarches que l’Algérie doit prendre pour atteindre ce que vous appelez un progrès réel? Quelles sont les erreurs de l’Etat algérien à cet égard?

@7our: Il n’y a pas que les containers qui sont importés. Les compétences et le savoir-faire viennent de l’étranger, à travers des ouvriers chinois, des ingénieurs indiens, des consultants européens. La pénurie du savoir et de la connaissance à l’intérieur du pays – couplée à la corruption prédatrice – explique le coût exponentiel de certains budgets d’infrastructure. Le coût par kilomètre d’autoroute est plus élevé en Algérie qu’en Europe pour une qualité moindre. Le budget de construction de la future grande mosquée d’Alger est plus élevé que celui de la tour Burj al-Khalifa à Dubai. Et malgré des centaines de milliards de dollars d’investissement public, il n’y a pas de champion national dans le secteur du BTP (bâtiment travaux publics) ou dans le secteur industriel en dehors du géant des hydrocarbures Sonatrach.

L’Algérie devrait investir plus dans les ressources humaines. Ce pays est comme une machine ayant une maintenance défaillante. Quand les défauts et les problèmes apparaissent, les gestionnaires s’y habituent au lieu de tenter de les résoudre. L’anormal devient alors la nouvelle norme.

Bien sûr, l’Etat construit beaucoup. Mais quel sens faut-il donner à ces établissements socio-économiques qui ne réalisent pas leur missions primaires? Des administrations corrompues et sclérosées, des hôpitaux qui ne soignent pas les patients dans de bonnes conditions, des universités qui produisent des diplômés sans compétences, etc… Quel intérêt faut-il porter à ces inaugurations d’établissements publics inefficaces? L’Etat algérien aime investir dans le béton plutôt que dans les citoyens.

La formation et l’accumulation du savoir sont les points faibles de l’Algérie. Alors le premier pas vers le progrès serait de rénover le système éducatif et le faire revenir à sa mission première. Investir dans l’algérien et lui faire confiance.

 

Baki @7our Mansour

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