Observations confidentielles

L’offensive des jihadistes au Mali : Le Bon, la Brute et le Truand.

Après une petite pause de quelques semaines, le blog 7our.wordpress.com commence cette année 2013 par faire le point sur la situation au Nord du Mali.


Le Bon, la Brute et le Truand.

Bien que les jihadistes du Nord Mali partagent le même substrat islamiste radical, on s’attendait à voir le mouvement Ansar Eddine (AD) d’Iyad Ag Ghaly se draper dans une attitude plus modérée comme contrepartie de son obtention d’un statut fréquentable dans le conflit de l’Azawad. C’était là le souhait exprimé par plusieurs médiateurs internationaux – Algérie et Burkina Faso en tête – au vu des différentes réunions organisées à Alger et Ouagadougou. Mais certains signes visibles montrent une concertation trop large entre les différents courants jihadistes pour ne pas heurter la communauté internationale.

Dans l’entame du processus de négociations, Iyad Ag Ghaly apparaissait jusque là comme le bon interlocuteur, celui qui n’avait que des revendications locales, qui n’avait jamais versé dans le terrorisme international, et qui promettait de lutter contre les narco-trafiquants et le crime organisé. Il y avait jusque là un trait mince qui le séparait des terroristes à l’instar d’Abou Zeid le chef de la Katiba Ibn Ziad d’AQMI ou du vétéran Mokhtar Belmokhtar qui a récemment fait dissidence d’AQMI en fondant une nouvelle Katiba nommée « Signataires par le Sang. »

Le titre de cet article s’inspire d’un célèbre film western  de Sergio Léone. De façon similaire, on est face ici à un jihadisme à 3 faces, l’une qui procure des services publics essentiels aux populations dominées dont la principale est la sécurité des biens et des personnes, l’une est le visage de la brutalité y compris la terreur d’une justice expéditive et violente sous le nom de Sharia, et un dernier visage qui est celui de la collusion avec le crime organisé et le narco-trafic.

Alors que certains pays voulaient lancer une offensive militaire étrangère sans avoir au préalable consommé toutes les possibilités de résolution pacifique (voir à ce sujet un précédent article en anglais Goodbye Afghanistan, Hello Mali !), de larges pans de la communauté internationale ont insisté pour que les deux adversaires maliens explorent d’abord toutes les voies de la discussion. Mais ni Bamako, ni AD ou le MNLA ne semblent avoir été sincères dans leur démarche de faire des compromis.

La situation étant dynamique et volatile, les évènements des semaines précédentes brossent d’ailleurs une nouvelle configuration où les chances de paix s’amenuisent. Une situation où les deux protagonistes -aussi bien Bamako qu’AD – semblent vouloir appliquer l’adage de Carl von Clausewitz « La guerre n’est qu’un prolongement de la politique par d’autres moyens ».

Récapitulatif des derniers évènements. En prévision du prochain cycle de discussions à Ouagadougou initialement prévu le 10 janvier 2013, aussi bien le gouvernement transitoire de Bamako que le mouvement AD ont affiché sur la place publique des positions tranchées et très éloignées les unes des autres. Le 31 décembre 2012, dans une interview au magazine Jeune Afrique, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement malien, Tieman Coulibaly, a ainsi tenu un langage peu diplomatique. Il donne la priorité à l’intervention militaire dans les plus brefs délais. Les élections sont reportées après la reconquête par les armes du Nord. Et il tient une posture radicale vis à vis des rebelles avec qui il s’apprête à discuter :

« Kidal est une région du Mali et elle fonctionnera selon les lois et les principes de la Constitution du Mali. Ansar Eddine ne représente pas la population de Kidal. Il ne peut pas décréter la charia ou une autre loi qui n’est pas conforme aux lois maliennes. Tant que Kidal restera au Mali, il en sera ainsi. »

Bref, Bamako dit qu’il n’y a rien à discuter sauf la capitulation des groupes islamistes armés. L’armée malienne est-elle revigorée au point d’entamer une campagne de reconquête immédiate ? Contrairement aux articles d’une presse aveuglément chauvine et aux discours exacerbés émanant du Sud du Mali, rien ne semble moins sûr.

Réaction immédiate d’AD qui suspend un accord de cessation de toute hostilité avec Bamako, accord cosigné avec le MNLA le 21 décembre dernier à Alger. Les jihadistes mobilisent leurs troupes. De son côté, la délégation diplomatique d’AD a transmise une « plateforme politique » le 1er janvier au président burkinabè Blaise Compaoré. Ce document de 17 pages réclame la fin de la laïcité au Mali, et une nouvelle constitution proclamant le « caractère islamique » du Mali. Il propose surtout une « large autonomie » avec application « stricte » de la charia pour le Nord du Mali.

Mais contrairement à la posture statique des unités de l’armée malienne, les troupes et les militants jihadistes ont au préalable opéré un certain nombre de manœuvres militaires et politiques qui débouchent sur une recomposition et un renforcement de leurs forces sur le terrain.

Ainsi donc, les mouvements jihadistes, Ansar Eddine, MUJAO-SPS et AQMI semblent avoir travaillé en concertation/collaboration pour maîtriser par différentes approches sur les plans militaire et politique le territoire de l’Azawad. Les forces alternatives MNLA, MAA, et probablement FNLA (Front National de Libération de l’Azawad) sont en cours de marginalisation. En parallèle, les jihadistes ont créé de nouvelles Katibas orientées suivant des lignes ethniques en direction des Songhaïs, des Maures (Ansar Sharia), etc… 

Offensive en direction de Mopti pour peser sur les négociations. Depuis quelques jours, des dizaines de véhicules et environ 300 combattants d’Ansar Eddine ont été signalés en mouvement en direction du Sud. Ils sont entrés dans une localité du nom de Boré sur la route nationale RN 15. Cette route stratégique avec de multiples villages risque d’être l’enjeu des combats des prochains jours. Celui qui tient la route tient le territoire.

Des combats et des échanges à l’arme lourde avec l’armée malienne ont eu lieu aujourd’hui à Konna ainsi qu’à Sévaré. Dans cette dernière localité, l’objectif serait de perturber le fonctionnement de l’aéroport de Mopti lors d’opérations de ravitaillement en renforts, armement, munitions et vivres. La stratégie des jihadistes pourrait être de harceler les militaires maliens sur un front élargi, d’épuiser les forces maliennes en coupant les routes d’accès et en interrompant la circulation sur le fleuve Niger. Un siège partiel de la ville de Mopti pourrait ainsi avoir lieu. Il faut noter que si les jihadistes maîtrisent les techniques de guérilla, l’armée malienne n’a pas encore fait la preuve de son efficacité dans l’utilisation d’unités mobiles pour faire la chasse aux rebelles dans des opérations de poursuite. 

Il est peu imaginable que les jihadistes attaquent frontalement la ville de Mopti, qui abrite 120.000 habitants et plusieurs cantonnements militaires. Il s’agit principalement pour le mouvement dirigé par Iyad Ag Ghaly d’arriver à la table de négociations en position de force. Le chef de leur délégation à Ouagadougou, Alghabass Ag Intallah vient d’ailleurs de demander le report des discussions au 18 janvier. Le temps de matérialiser sur le terrain un succès politique (le ralliement des dernières forces du MNLA à Tinzaoutine) ou un succès militaire (chute d’une localité comme Konna)?

Comme disait Carl von Clausewitz « La guerre n’est qu’un prolongement de la politique par d’autres moyens », encore faudrait-il pour Bamako avoir les moyens de sa politique. C’est maintenant l’instant de vérité pour la nouvelle armée malienne. Est-elle capable de riposter et de reconquérir les alentours de Mopti? Tout autre attitude défensive et statique n’équivaudrait qu’à une défaite sur le plan diplomatique.

Baki @7our Mansour

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