Décryptage d’un article d’El Chorouk sur le massacre de musulmans Birmans.

Un article du journal algérien El Chorouk (en arabe), daté du 15 juillet dernier, sur le massacre des musulmans de la minorité Rohingya en Birmanie a attiré mon attention. Intitulé « Les Bouddhistes violent des femmes musulmanes et les obligent à consommer de l’alcool et du porc. Les théologiens d’EL Azhar s’insurgent: vous serez jugés (vous musulmans au jour du jugement) pour votre silence… alors que les musulmans de Birmanie se font massacrer« . Titre fracassant même pour ceux qui sont habitués à lire la presse à sensations d’Alger,  tout spécialement avec El Chorouk qui est ainsi devenu l’un des plus grands tirages de la presse arabophone en Algérie.

Photo Choc. Comment ce qui se passe en Birmanie est-il vraiment traité en détail dans l’article en question ? Tout d’abord, l’élément principal, la photo utilisée pour illustrer l’article, ne provient pas de la Birmanie. C’est une photo prise en Thaïlande du Sud et qui date d’octobre 2004.


Voici un article du The Telegraph britannique avec la même photo. La photo est donc un faux scoop, un élément trompeur parmi d’autres.

Un seul témoignage d’une jeune Rohingya au Caire. Qu’en est-il du reste de l’article ? L’article fait intevenir un témoin indirect, une jeune femme dénommée Aïcha Salehi qui serait une jeune Rohingya, étudiante en Charia au Caire en Egypte. A un journal. égyptien, elle aurait dit ce qui est mentionné dans le titre, à savoir que des femmes Rohingya sont violées, que des musulmans sont obligés de consommer de l’alcool et du porc sous peine de mort, et que des massacres à grande échelle s’y déroulent. Il n’y a aucune autre source citée. Ce témoignage est-il entièrement fiable ? La jeune Aïcha dit qu’il y a dix millions de musulmans birmans or le peuple Rohingya est estimé à 1,1 million dont 300.000 au Bangladesh et 800.000 en Birmanie. Le journaliste d’El Chorouk n’a pas jugé utile de valider les informations du témoin par d’autres sources ou témoignages.

Le même article dit qu’aucune action de la communauté internationale ou islamique n’est intentée pour mettre fin au nettoyage ethnique. Le message implicite étant que lorsque des musulmans se font massacrer par les autres, que ce soit par des bouddhistes, croisés, juifs, communistes, athées,… la communauté internationale laisse faire et les nations-unies sont alors silencieusement complices. On y retrouve là une vision binaire du monde, dans une confrontation sanglante entre 2 blocs, les croyants et les non-croyants. C’est le « eux contre nous » d’un monde en furie.

Complicité internationale? Est-ce bien vrai ? Voici le résultat de quelques recherches sur internet. Le 5 juillet dernier (bien avant l’article d’El Chorouk), des personnalités britanniques ont publié une lettre ouverte intitulée « Une crise cachée en Birmanie » et ceci à l’occasion de la visite de l’opposante Aung San Suu Kyi en Grande-Bretagne. Voici ci-dessous une traduction de l’intégralité de leur texte qui est assez instructive

 » Alors que la visite d’Aung San Suu Kyi en Grande-Bretagne a montré que certains changements ont lieu en Birmanie, les événements récents en Birmanie occidentale indiquent qu’il y a encore un long chemin à parcourir.
Au cours des trois dernières semaines, la violence sectaire entre bouddhistes Rakhine et musulmans Rohingyas a entraîné des centaines de morts, la destruction d’au moins 22 villages et le déplacement d’au moins 90.000 personnes. Une crise humanitaire se déroule, hors de vue de la communauté internationale parce que les médias, observateurs des droits humains et les organismes d’aide se sont vu refuser l’accès aux zones touchées.
Il y a maintenant un besoin urgent d’une action internationale. La priorité doit être de faire pression sur le gouvernement Birman afin de faire cesser la violence et de fournir un accès sans entrave aux organisations humanitaires pour toutes les zones touchées. Une plus grande aide d’urgence y est nécessaire, et il faut convaincre le Bangladesh à permettre aux réfugiés de fuir à travers ses frontières.
Alors que la violence a été commise par les deux parties, les Rohingyas sont les premières victimes, ayant vécu une persécution depuis des années. La Birmanie doit réviser sa loi sur la citoyenneté datant de 1982, qui ne reconnaît pas aux Rohingyas le droit d’être des citoyens birmans, même s’ils ont vécu en Birmanie depuis des générations. Leur apatridie les rend vulnérables.
Cette crise a des conséquences pour les réformes de la Birmanie, ainsi que pour la paix et la sécurité régionales. Cette question mérite l’attention urgente du Conseil de sécurité de l’ONU et de son Secrétaire général. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité, la Grande-Bretagne devrait veiller à ce que cela soit mis immédiatement à l’ordre du jour. »

[Par comparaison, on attend toujours une action significative quelconque des députés algériens fraichemment élus.]

D’autre part, le Haut Commissaire de l’ONU pour les réfugiés António Guterres a été interrogé sur la situation des Rohingyas musulmans. « Il a indiqué que le traitement par le gouvernement birman de la minorité Karen connait une amélioration – sans mentionner les Kachine – mais il a reconnu que les Rohingyas ont une situation difficile. Et il a salué la décision du gouvernement d’autoriser les Rohingyas de «voyager entre les villages», et a mis en valeur la présence du HCR dans l’Etat de Rakhine. »

Enfin, le 5 juillet dernier, l’ONG Human Rights Watch a « exhorté les États-Unis, l’Union européenne, l’ASEAN, l’Australie, le Japon et les autres pays concernés sur les droits de l’homme en Birmanie d’inciter le gouvernement Birman d’autoriser une enquête indépendante et approfondie sur la violence survenue, et à veiller à ce que les droits fondamentaux des personnes détenues sont respectés. Ils devraient également demander aux autorités du Bangladesh de ne pas expulser ou repousser ceux qui fuient la violence, et de leur fournir une protection temporaire. »

Comme on le voit, l’accusation d’un silence de la communauté internationale est une contre-vérité par omission. Ici, pour le journaliste d’El Chorouk comme pour une partie des lecteurs, la recherche de la vérité est un aspect secondaire, un effort inutile même pour ceux qui veulent se voir conforter dans leurs stéréotypes.

Victimisation et apologie de la violence. En fait, je doute fort que ce type d’article d’El Chorouk ait pour but vraiment d’aider à résoudre le conflit Rohingya, il ne tente pas d’expliquer les atrocités commises et le long combat de ces musulmans pour faire valoir leurs droits dans l’un des régimes les plus autoritaires au Monde. Ce qu’il faut pointer ici, c’est que ce traitement orienté de l’information par un journal populiste comme El Chorouk n’existe que parce que cela correspond à une attente d’une partie de ses lecteurs. On y retrouve un schéma de victimisation classique chez beaucoup de musulmans qui aboutit à un langage violent, et fatalement à la violence pure et dure. Dans leur vision du monde, « puisque les musulmans sont les damnés de la terre, la violence devient légitime et nécessaire » [pour paraphraser les idées de Frantz Fanon]. Ceux qui sont dans ce schéma de victimisation semblent dire « Je souffre, donc je suis. Je suis violent, donc j’existe ». Cette violence induite ne fait que constater l’échec de leur insertion dans un monde globalisé. Ce type de musulman n’a pas en fait d’existence politique dans ce monde, il ne demande pas d’actions à son gouvernement, à la Ligue Arabe, à l’Organisation de la Conférence Islamique et autres institutions internationales. La seule et unique réponse au problème soulevé est uniquement la voie de la terreur.

En réalité, l’article d’El Chorouk n’est qu’un révélateur de ce psyché malsain. Notons que de façon récurrente, ce journal très proche du régime algérien a des pratiques journalistiques qui encouragent indirectement une apologie de la violence. Parmi les nombreux lecteurs de l’article en question, dont beaucoup n’ont retenu que la photo choquante de 2004, les réactions de dégoût se sont traduites par plus de 150 commentaires enflammés. On y trouve beaucoup de critiques des chaines TV Al Jazeera et Al Arabiya accusées de propager la « Fitna » (de diviser les musulmans sur la Syrie et le printemps arabe)  et de ne pas avoir parlé de la Birmanie. Et malheureusement, trop souvent des appels explicites au jihad et au meurtre de boudhistes.

Dans l’idéal, la presse devrait avoir pour rôle l’ouverture à la connaissance, l’ouverture au monde et à l’altérité, la tolérance entre cultures et religions… Dans la pratique, ce quatrième pouvoir ne fait parfois que cloitrer la vision du lecteur dans une grille de lecture  fermée et biaisée souvent de façon inconsciente. Dans le même article d’El Chourouk, le conseil des théologiens d’El Azhar dit dans son communiqué que les crimes envers les musulmans de Birmanie dépassent ceux des « Juifs en Palestine, ceux du criminel Assad en Syrie, ceux du colonialisme européen dans chaque région ayant été affligée par ce mal. » Tout est mis sur le même plan, avec comme effet pernicieux de faire douter de la bonne foi d’une action du Conseil de Sécurité contre la Syrie. Par rapport aux Rohingyas, ce qui est demandé ici n’est pas d’agir sur le plan politique. Contrairement aux personnalités britanniques, le cri des oulémas d’al azhar n’est pas un appel aux institutions représentatives nationales et internationales pour une résolution politique du conflit, cela ressemble à un appel déguisé au jihad.  A entendre et lire ce type de discours, le musulman ne semble exister que par la domination, celle qu’il subit ou celle qu’il exerce. Comment sortir de ce piège qui a fait de l’Islam une religion de la domination ?

Baki @7our Mansour

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NB: Concernant la photo choc, il s’agit de la mort atroce de 78 musulmans du sud de la Thaïlande en 2004, ces manifestants avaient été arrêtés et parqués dans des camions de l’armée Thaï. Ils y sont alors morts par étouffement. Un conflit peut en cacher un autre.

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