Élections législatives en Tunisie. Un petit comparatif avec les élections de 1991 en Algérie.

Initialement publié le 19 octobre 2011 sur posterous, quelques jours avant les élections en Tunisie.

Quatre différences et une similitude.

1. Ennahda n’est pas le FIS.

Ennahda n’est pas sur la même ligne idéologique que l’ex-FIS. Il s’est démarqué des groupuscules salafistes et semble prendre comme exemple le parti turc d’Erdogan. Les propos du porte-parole du parti Ennahda, Samir Dilou, sont à ce titre suffisamment clairs: « Nous ne voulons pas une théocratie. Nous voulons un État démocratique qui se caractérise par l’idée de la liberté. Le peuple doit décider par lui-même comment il vit […] Nous ne sommes pas un parti islamiste, nous sommes un parti islamique, qui obtient aussi sa direction par les principes du Coran. »

Aujourd’hui même, Rached Ghannouchi a dit  « Il faudra accepter les résultats et nous nous allierons avec tous ceux qui accepteront de s’allier avec nous, pourvu que nous puissions nous entendre sur le programme ».

Le FIS était lui sur une ligne insurrectionnelle, bien avant les élections du 26 décembre 1991. Pour rappel, quelques déclarations des dirigeants FIS de l’époque:

Abassi Madani: « Pas de Charte ni de Constitution. Seul le Coran ».

Ali Benhadj: La démocratie est « un concept étranger, et un mot qui n’existe dans aucun dictionnaire de langue arabe, ni dans le Coran, ni dans la Sunna ».

Et la fameuse phrase « La démocratie est un péché » d’Ali Benhadj.

2. L’élection en Tunisie est celle d’une assemblée constituante.

Il n’y a pas eu d’assemblée constituante en Algérie. Le président Chadli Bendjedid avait dans la foulée des émeutes d’octobre 88, promis des réformes, et fait voter une nouvelle constitution le 26 février 1989. Le texte fondamental avait été rédigé avec l’aide d’experts constitutionnalistes français. Il était construit autour du rôle central du président de la république, sur le modèle de la constitution de la Vème république française.

L’escamotage du débat sur un texte aussi essentiel allait rejaillir par la suite. Dans sa charte du 7 mars 1989, le FIS ne reconnaissait pas le texte voté quelques jours plus tôt. Il avait alors déclaré “Toutes les instances de l’exécutif doivent être réformées: présidence, gouvernement, département, commune...”  Les graines de la confrontation avaient en fait déjà été semées.

En Tunisie, il est probable qu’Ennahda n’aura pas les coudées franches pour établir une constitution faite sur mesure pour lui. Il devra négocier, s’associer, faire des compromis avec d’autres forces politiques pour influer sur les choix constitutonnels. Mais une fois la constitution établie, elle bénéficiera d’une légitimité large auprès du paysage politique.

3. Vote au scrutin proportionnel.

Le code électoral algérien de 1991 était sensé paver la voie du succès au FLN. Il donnait un avantage crucial au parti majoritaire. Calqué sur le système français d’une élection à deux tours, avec un découpage électoral par circonscriptions, avec un seul député élu par circonscription. Sauf que les calculs des décideurs de l’époque étaient grossièrement faux, basés qu’ils étaient sur des projections et des remontées fantaisistes des services de renseignement. Ce mode électoral défavorisait tout parti qui n’avait pas une assise sur un territoire donné. A titre d’illustration, au soir du premier tour de décembre 1991, le FFS avait gagné 25 sièges de députés avec 510.551 voix. Alors que le FLN avec trois fois plus de voix (1.613.507 voix) n’en avait que 15 sièges.

Heureusement, l’élection tunisienne est un scrutin proportionnel au plus fort reste sur 33 circonscriptions. Chaque circonscription enverra un quota de quatre à dix sièges, au prorata de sa population. Les partis représentatifs, sans être obligatoirement majoritaires sur un territoire, auront ainsi l’occasion de participer au sein de la constituante.

4. Exclusion de l’ex parti-Etat.

Le RCD a été dissous en Tunisie. Il ne pollue plus la scène politique. Certes, d’anciens membres de ce parti-Etat essaient encore d’influer sur le cours des évènements avec des formations bébés-RCD. C’est leur droit de participer au jeu démocratique, mais ils ne peuvent pas le faire avec un soutien affiché de l’administration, ni se prévaloir d’une expérience dans la gestion du pays.

Le FLN, traversé par des courants idéologiques antagonistes, était et demeure une source de problèmes pour le paysage politique de l’Algérie indépendante, et non pas un outil de résolution. Sa non-dissolution lors de l’ouverture démocratique 1988-91 a fait peser des soupçons sur une réelle volonté de changement de la part de Chadli Bendjedid. Pour le bon sens populaire, le régime d’alors changeait tout pour que rien ne change, avec un FLN qui devait rester arbitre de la compétition politique entre islamistes et démocrates.

Le sous-titre « Quatre différences et une similitude » est librement inspiré du titre du film ‘Quatre mariages et un enterrement’. Au sens où les quatre éléments précédents sont ici porteurs d’espoirs pour la démocratie tunisienne et un dernier élément qui suit est plutôt source de perturbation et de confusion.

5. Brouillage politique et dispersion des voix.

Qui se souvient du parti algérien RNP? Pas le Rassemblement National Patriotique voulu par feu Boudiaf en 1992. Non, le parti homonyme qui a participé aux élections de fin décembre 1991. Très difficile de retrouver des informations sur ce groupuscule. Et pour cause, sur des millions d’électeurs, ce RNP avait obtenu 111 voix! Et pourtant, il avait bénéficié du même temps d’antenne radio-TV que les autres acteurs. La quantité en lieu et place de la qualité.

Sur les 50 partis ayant participé aux législatives de décembre 1991, seulement sept d’entre eux avaient obtenu chacun plus de 1% des voix exprimées (FIS, FLN, FFS, RCD, MDA, MNI, Hamas). La multiplication des partis n’est pas un facteur de renforcement de la démocratie. La campagne électorale officielle a été un enchevêtrement de discours inaudibles, de programmes illisibles, de propositions parfois risibles. C’est dans cette ambiance de confusion qu’on demandait au citoyen de choisir.

Sur 14.160.000 électeurs, 900.000 algériens ne se sont pas inscrits sur les listes, 5.440.000 se sont abstenus, 920.000 ont déposé des bulletins blancs ou nuls, 350.000 ont voté pour des micro-partis. Soit un total de 7.610.000 ou 53,7% de l’électorat qui a été absent d’une manière ou une autre de l’enjeu.

C’est le danger qui guette les législatives tunisiennes. Avec presque une centaine de partis, le choix sera ardu, compliqué pour certains citoyens tunisiens. La plus grande erreur serait alors de ne pas participer, de s’abstenir…et de laisser aux autres le droit de choisir ce que doit être la nouvelle Tunisie.

Baki @7our Mansour

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3 commentaires pour Élections législatives en Tunisie. Un petit comparatif avec les élections de 1991 en Algérie.

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