Arrêt sur image: Scoop, mensonges et vidéo TF1 d’Abou Zeid à Tombouctou, Mali.

La chaine française TF1 a diffusé, hier jeudi, un extrait vidéo montrant l’un des chefs d’AQMI au Sahel, l’algérien Abdelhamid Abou Zeid, de son vrai nom Mohammed Ghedir. La présentation qui en a été faite par TF1 comportait plusieurs contre-vérités.

Le commentaire accompagnant la vidéo se veut accrocheur. Extrait: « Pour la première fois, nos équipes ont réussi à récupérer des images du ravisseur (..) L’image date de la semaine dernière, l’homme qui conduit ce pick-up en plein centre de Tombouctou n’est autre qu’Abdelhamid Abou Zeid, celui qui détient les 4 otages français d’Areva. » Faux! Cette vidéo date de la fin avril, date d’une visite clandestine du journaliste algérien Hocine Ben Rabie – plus connu sous le pseudonyme est Yassine B- à l’intérieur de la ville de Tombouctou. Elle a même été filmée juste avant le 26 avril.

En voici la preuve, dans un précédent article en anglais, ce blog avait pointé l’existence d’un documentaire d’Echorouk TV, réalisé à partir des documents vidéo rapportés par Yassine B du Nord du Mali. Le pick-up d’Abou Zeid y apparait, au même endroit, dans la même configuration, avec un adolescent qui semble légèrement blessé au pied à l’arrière du véhicule. Voici une image extraite de ce documentaire.

Et voici, presque la même image dans l’extrait vidéo de TF1.

Curieusement, l’extrait vidéo (voir entre 3’17 » et 4’09 ») a été expurgé des parties les plus intéressantes sur le documentaire d’Echorouk TV, celles justement où on voit clairement Abou Zeid debout [Mise à jour le 11 juin 2012: les vidéos ne sont plus accessibles sur Vimeo. Le film complet est visible sur Youtube, extrait en question entre 27’19 » et 28’35 »]. Et plus surprenant, le commentaire en arabe y décrit des combattants d’Ansar El Dine. Les journalistes ayant préparé le documentaire d’Echorouk Tv semblaient ignorer qui était le conducteur du pick-up, ainsi que la présence de combattants AQMI autour du lieu filmé.

TF1 ne mentionne pas l’origine de ce film. Or voici le contexte dans lequel a été fait ce film. Le journaliste Yassine B et son guide local étaient attablés à un café pour boire un thé. Ils étaient tous les deux soigneusement habillés en Touareg. L’algérien évitait de parler pour ne pas attirer l’attention sur lui, la couleur de sa peau pouvait trahir son identité, son visage était recouvert par un chèche. C’est son guide qui a filmé la scène. Un combattant jihadiste a fini par s’approcher pour discuter avec le guide, alors que Yassine B est resté discret. Sur la vidéo, on voit Abou Zeid observer au volant, en semblant hésiter et s’interroger sur l’identité de celui qui filmait.

Sur un autre passage vidéo, lors de la libération de l’otage suisse. En compagnie des négociateurs, un dirigeant d’Ansar El Dine Sind Ben Bouamama, un général du Burkina Faso, un inconnu enturbanné que TF1 identifie comme étant Abou Zeid. Il y avait là trois journalistes, Yassine B avec un journaliste de l’agence Reuters et un correspondant d’Al Jazeera English. Sur le documentaire d’Echorouk TV, les parties qui montrent les combattants islamistes ont été aussi expurgées, ainsi que le personnage mystérieux soupçonné d’être Abou Zeid lui même.

Comment TF1 a-t-elle obtenue cette vidéo? Soit Yassine B a fini par savoir qui était le mystérieux conducteur du pick-up et a revendue cette vidéo au plus offrant. Soit elle est passée entre les mains des services secrets qui l’ont minutieusement étudiée, services secrets aussi bien algériens que français, pour finalement être exploitée dans le journal TV de TF1. Les « équipes de TF1″ ne font que récupérer le mérite du travail des autres.

Et contrairement aux propos de la chaîne française, « image rare d’un homme qui ne sort jamais de la clandestinité », il y a d’autres vidéos du dirigeant jihadiste. Comme celle-ci qui avait été tournée par un membre de sa Katiba.

Pour corser l’habillage du « scoop », TF1 a fait appel à Mathieu Guidère, Professeur à l’université de Toulouse et spécialiste des mouvements islamistes. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a fait dans un sensationnalisme spécial. Sur LCI, la chaîne d’informations de TF1, il affirme que « Abou Zeid est le shérif de Tombouctou« , qu’il est chargé de l’administration de la ville du point de vue sécuritaire et d’être chef de la police islamiste. Il dit même qu’Abou Zeid a été blessé dans un affrontement armé avec le chef de police désigné par l’Etat malien, qui lui serait mort. Propos peu plausibles, l’administration malienne a déserté la ville depuis sa chute entre les mains des rebelles. Un tel accrochage armé n’aurait pas manqué d’attirer l’attention des habitants de Tombouctou, ce qui n’a pas été le cas. D’autre part, différentes sources indiquent que le gouverneur de la ville désigné par les islamistes est l’algérien d’AQMI Yahya Abou Al-Hammam, de son vrai nom Djamel Oukacha. L’éminent Professeur Guidère ne le mentionne pas.

Au journal de 20h, nouvelle version tout aussi peu crédible, cette fois-ci Abou Zeid aurait été blessé dans un mystérieux accident de la route, dont le bilan se serait soldé par la mort de 6 combattants d’AQMI. Le commentateur conclut par la phrase sibylline « signe peut être que son autorité (d’Abou Zeid) n’est pas reconnue par tous ».

Enfin, il est utile de rappeler qu’à la mi-mai, un dirigeant d’Ansar El Dine avait proféré un avertissement concernant les journalistes étrangers, il avait affirmé « Nous ne répondons pas de ce qui peut arriver à ces journalistes qui viennent de pays qui sont nos ennemis ». Ce message semblait s’adresser particulièrement à l’algérien Yassine B qui a passé plusieurs semaines entre Tombouctou et Gao, avant de rentrer à Alger fin mai. Son téméraire reportage pourrait livrer d’autres scoops, car les vidéos filmées à Gao eux n’ont pas encore été diffusées. Affaire à suivre…

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